Opinions
Une opinion de Guillaume Dos Santos, citoyen, ancien militant CDH.


En prétendant agir au nom de la laïcité, le politique fragilise, peut-être sans le savoir, notre capacité à vivre ici, et ensemble.


Ne dites plus "Marché de Noël", mais "Marché d’hiver" (ou "Plaisirs d’hiver") : la phrase se retrouve chaque année environ en titre d’un article de journal pour nous informer qu’il a été une nouvelle fois décidé, dans une autre ville belge, de dénaturer un événement pourtant ancré dans notre culture populaire.

Quelle est la légitimité du politique pour décider à leur place ce que les gens doivent célébrer ou non ? Une tradition, une culture, une histoire ne se décrètent pas. Elles se vivent. D’après le spécialiste Philippe Wendling, qui a consacré un ouvrage à l’histoire des marchés de Noël en Alsace (1), le premier marché de Noël a lieu à Vienne le 6 décembre 1294 et est consacré à nul autre que… saint Nicolas. La pratique des "Marchés de Saint-Nicolas" se répand en Allemagne dans le courant du XIVe siècle. C’est plus tard, sous l’impulsion de la Réforme qui tend à réduire le culte des saints dans la pratique religieuse, que naît l’appellation "Christkindlmarkt" (marché de l’Enfant Christ). Progressivement, c’est donc la fête de Noël, qui célèbre la naissance de l’enfant Jésus, qui prend la place du culte de saint Nicolas dans l’organisation de ces marchés de plein air.

Les attributs de la pratique demeurent au fil des siècles, parfois enrichis de nouveaux apports. C’est ainsi qu’aux sapins, aux luminaires, aux guirlandes et aux décors de neige vient s’ajouter au XIXe siècle le personnage de Père Noël, une version multiculturelle et "laïcisée" du saint Nicolas original. Ce n’est qu’à la fin du XXe siècle que le Marché de Noël traditionnel, ancré dans l’artisanat et le terroir, prend un tour plus commercial au point de parfois en oublier l’esprit : un esprit de générosité, de convivialité et de chaleur. Sans oublier, pour les croyants, le message d’espérance qu’apporte la naissance du Christ. Les traditions dont il est question sont le fruit de plusieurs siècles d’histoire et offrent au citoyen la chance de pouvoir "habiter" notre calendrier en y puisant des symboles forts qui se rapportent à des racines qui sont les nôtres.

C’est au nom de la "laïcité" ou de la "neutralité", souvent sans bien saisir la différence entre les deux, que certains remettent en cause l’appellation "Marché de Noël", qui pourrait "heurter" certaines communautés. Outre le fait que je n’ai jamais ni lu ni vu circuler aucune revendication des communautés qui pourraient avoir été blessées par cette célébration joyeuse et chaleureuse qu’est le Marché de Noël, il me semble pour le moins fallacieux de l’assimiler à une pratique religieuse.

Le politique saisit mal, en général, le lien étroit qui noue ensemble, inextricablement, culture et religion. Le religieux a si souvent été source d’inspiration dans la littérature, la peinture, l’architecture, la musique, et dans tant d’autres domaines de la vie, il a durant si longtemps rythmé la vie quotidienne des gens, que toute notre culture occidentale en est irrémédiablement imprégnée. On peut, comme certains politiques le font, vouloir au nom de la laïcité extraire le religieux de notre culture partout où il transparaît de près ou de loin. Courage à eux. La religion continuera encore longtemps d’inonder notre culture, notre langue et notre civilisation de ses apports.

Il est tristement ironique, à l’heure où l’on déplore l’absence de liens entre les individus, de chercher à saper ce qui les réunit encore. Supprimer un à un les symboles qui rassemblent, puis appeler au "vivre-ensemble" quand on se rend compte de l’atomisation de la société, cela relève du cynisme. Ce qui a mis des siècles à s’édifier peut parfois disparaître en quelques années. Cette vulnérabilité inhérente à toute culture exige de la part du politique une prudence et un infini respect qu’il ne montre pas à l’heure actuelle. Un respect pour ce qui est beau, dont nous avons hérité, et que parfois, peut-être sans le savoir, nous piétinons.

(1) Philippe Wendling, La merveilleuse histoire des marchés de Noël d’Alsace, Vent d’Est, Strasbourg, 2014.