Opinions
Une opinion de Cyrille Bret, géopoliticien, directeur d'Eurasiaprospective.net.


Russie-Arabie sera un miroir déformant mais éclairant du Moyen-Orient. Car une pelouse verte et 22 joueurs ne suffisent pas à transformer la géopolitique d’une région…


La 21e édition de la Coupe du monde Fifa de football s’ouvre sur la rencontre entre la Sbornaïa russe et les "Faucons" d’Arabie saoudite. Le président russe nouvellement réélu, Vladimir Poutine, et le prince héritier saoudien, Mohamed Ben Salmane, sont annoncés dans les tribunes. Ils voleront sans doute la vedette à Al-Sahlawi, l’attaquant vedette et à Akinfeev, le gardien fétiche de l’équipe russe. Car le match sera un miroir déformant mais éclairant du Moyen-Orient : il mettra en lumière un rapprochement en cours mais aussi les divergences structurelles entre la Fédération (de Russie) et le Royaume (des Saouds). Une pelouse verte et 22 joueurs ne suffisent pas à transformer la géopolitique d’une région. Mais elle peut l’influencer…

Intérêts communs

Depuis deux ans, entre Russie et Arabie saoudite, des convergences émergent. En octobre 2016, alors que les cours des hydrocarbures étaient au plus bas, alors que les difficultés budgétaires s’accumulaient à Moscou et Riyad, et alors même que la Russie se tenait délibérément loin des décisions de l’Opep, les deux pays avaient conclu un accord pour faire remonter les prix. Les résultats sont là : l’alliance informelle Russie-Arabie saoudite a fait doubler le prix du baril entre 2015 et 2018 de moins de 35 dollars à plus de 75 aujourd’hui.

En octobre 2017, le monarque saoudien se rend pour la première fois en Russie. Il est accompagné d’une délégation pléthorique de chefs d’entreprise pour conclure une série de contrats avec la Russie. L’héritier réformateur, Mohammed Ben Salmane, engagé dans une transformation du Royaume, dans une guerre au Yémen et dans une lutte d’influence régionale contre l’Iran, dialogue lui aussi régulièrement avec Moscou. Pour chercher des appuis et pour établir son statut international. Quel symbole que ce président triomphalement réélu en mars et l’héritier en plein essor réunis en tribune… Assistera-t-on à une alliance en bonne et due forme, scellée par cette vitrine mondiale de 90 minutes au stade Loujniki ? Pas si sûr. Car les limites de ce rapprochement sont réelles.

Alliance de façade

Hors des tribunes, l’alliance bute en effet sur les Etats-Unis, l’Iran et la Syrie. Depuis le "Pacte du Quincy" conclu entre Roosevelt et Abdelaziz Al-Saoud en 1945, l’alliance américaine est le pilier de la dynastie. Les coopérations avec la Russie peuvent difficilement la supplanter. Pour preuve, l’administration Trump réactive la politique saoudienne et a cimenté ce réchauffement à l’aide de 380 milliards de projets de contrat à l’automne dernier. Entre l’allié historique et le partenaire récent, il ne fait aucun doute quant à celui que l’Arabie choisira rapidement en cas de crise.

De même, la place de l’Iran dans la région est la pomme de discorde entre les deux pays : pour la Russie, c’est le grand allié; pour l’Arabie saoudite, c’est le rival qui travaille à son encerclement au Yémen, en Irak, en Syrie et au Liban.

Enfin, en Syrie, la Russie soutient le régime Al-Assad, militairement depuis 2015. L’Arabie saoudite finance, elle, depuis longtemps les groupes sunnites qui résistent au régime alaouite appuyé sur les communautés chrétiennes.

Le sport peut favoriser des rapprochements médiatiques, comme l’avait permis en 1998 le match Iran - Etats-Unis. Mais il peut également être instrumentalisé pour des questions de prestige national. La rivalité pétrolière, stratégique et militaire entre Russie et Arabie transparaît aussi dans le Mondial. Le 14 juin au soir, le plus éclairant des spectacles sera sans doute plutôt dans les tribunes plus que sur le terrain. Avec sa nouvelle amie l’Arabie saoudite, la Russie soigne sa vitrine internationale en signifiant au monde qu’elle est durablement de retour sur la scène du Moyen-Orient. En d’autres termes, une belle occupation du terrain tout à la fois sportif, médiatique, politique et diplomatique.