Opinions

AVOCAT,

ASSISTANT FACULTÉS UNIV. SAINT-LOUIS

Quand la loi se fait l'outil de la dévaluation de la vie humaine, c'est que la société dont elle porte le projet ne considère plus la protection de chacun des siens comme un impératif catégorique. C'est le propre des sociétés occidentales contemporaines, matérialistes par essence, de n'attribuer à l'existence de leurs membres qu'une valeur relative, conditionnée par sa qualité, c'est-à-dire sa valeur marchande ou de convenance, son utilité, son prix. Cette tendance lourde, apparue depuis quelques années, n'est pas prête à s'inverser: le fait divers récent des soeurs jumelles achetées via le Web sous la rubrique Shopping et Services (LLB des 20 et 21/01/01) n'est précisément qu'un fait divers ayant vocation à se reproduire et se généraliser. L'actualité abonde d'exemples de situations où la dignité de la personne est mise entre parenthèses au nom de la liberté individuelle, oubliant que l'homme est responsable de l'humanité en sa propre personne (Kant).

Ainsi, à peine sommes-nous émancipés de la tutelle de tout absolu, affranchis des contraintes liées au respect d'un quelconque universel, déliés du devoir d'obéissance à l'égard de quelque idéal transcendant que ce soit, et s'entame par la force des choses un processus autodestructeur! Nous croyons acquérir la maîtrise de notre propre existence en remisant au placard tout ce qui pouvait nous avoir été imposé, et ce pouvoir neuf s'exerce d'emblée contre ses utilisateurs. Ce n'est pas le moindre paradoxe, du moins apparemment, de compter aujourd'hui parmi les nations les plus riches de la planète et d'être composée d'un nombre croissant d'individus minés par la dépression. C'est qu'à force d'avoir voulu conquérir cette autonomie individuelle dont nous rebattent les oreilles quelques chantres de cette modernité proprement inhumaine, au prix de la révocation de tout ce qui pouvait nous tenir lieu de fin, nous en sommes très vite arrivés à ériger en fins les instruments du plus prosaïque bien-être. En guise d'exemple, le confort, notion typiquement moderne, au-delà du simple agrément qu'il constitue, a pris rapidement figure d'idéal, entraînant par là même le fait que tout ce qui n'y contribue pas, et a fortiori ce qui le compromet, est d'office affecté d'une valeur négative, voire à proscrire. Entre autres, la souffrance, alors qu'elle est constitutive de notre condition, apparaît d'emblée dépourvue de tout sens.

Or, sans vouloir aucunement s'en faire l'apôtre, on ne saurait nier qu'elle représente une dimension irréductible de notre être-au-monde. C'est par conséquent au prix d'un déni massif de la réalité que le discours dominant prétend réduire la souffrance à une pure absurdité alors que son expérience est à peu près inéluctable et qu'il est donc vital de l'investir de significations à notre mesure.

Dans un registre comparable, le plaisir, autre concept très à la page, dès lors qu'il est considéré comme une fin en soi, n'engendre évidemment qu'une frustration perpétuelle par son caractère insatiable. De sorte que la quête frénétique de cette jouissance sans cesse promise par la société de consommation, et dont l'assouvissement est sans cesse différé, jette nombre de ses adeptes, usés par la fièvre, dans un état de vide intérieur voisin de la déréliction. Ainsi les marchands nous ont-ils confisqué le sens de la vie, nous laissant comme seule alternative de posséder ou d'être profondément malheureux.

A défaut de tenir compte du fait que notre monde a pour caractéristique fondamentale d'avoir troqué ses idéaux contre de la vulgaire bimbeloterie, et perdu son âme parce qu'il voulait cesser de croire en son existence, on s'interdirait d'admettre et de comprendre que ceux qui le composent ont de plus en plus tendance à perdre conscience de leur éminente dignité d'homme et que leur première loi est de se reconnaître réciproquement égaux en dignité. Pourtant, ce phénomène de déperdition de tout ce qui fait notre grandeur, ce grand balayage des idéaux taxés commodément d'utopie, est à l'oeuvre sous nos yeux et dans une relative indifférence.

Ainsi s'est-on fait aujourd'hui à l'idée que la vie a un coût, le risque étant que ce coût nous semble à l'avenir exorbitant. Supporter, pour soi ou pour autrui, l'épreuve, la maladie, le handicap, ou la simple contrariété, en vaudra-t-il encore l'effort, et pour combien de temps? Dans une société où chaque individu se sent de plus en plus seul, voué à une précarité d'emploi et de relations de plus en plus grande, où l'insécurité affective est la règle et la concurrence érigée en discipline de vie, le découragement guette la plupart.

Objectivement, lequel d'entre nous ne risque-t-il pas de basculer dans le désespoir au premier coup du sort? Cette vulnérabilité généralisée est la marque de notre temps et le signe tangible qu'une société fondée sur l'avoir met forcément l'être hors-jeu.

Dans pareil contexte, l'arrêt dit Perruche rendu tout récemment par la Cour de cassation française et jugeant, implicitement mais certainement, qu'il eût mieux valu pour un enfant handicapé, certes gravement, de ne pas naître, apparaît comme une étape supplémentaire dans un processus à peu près fatal au terme duquel la vie humaine ne vaudra la peine d'être vécue qu'à condition d'être riche et bien-portant. De même, le projet de loi légalisant le suicide assisté, en discussion au Sénat, s'inscrit dans la droite ligne de cette vision des choses: on prend acte du mal-être des gens pour leur octroyer la faveur légale de mettre fin à leurs jours avec l'assistance d'exécuteurs en blouse blanche! L'inspiration du même projet au sujet de l'euthanasie est également d'un pessimisme foncier, ne contribuant pas un peu à convaincre les malades, fragilisés par la douleur, de l'inutilité de ce qu'ils endurent.

Sans doute ce qui vient d'être dit constitue-t-il un passage à la limite, avec ce qu'il comporte d'outrance, mais qui ne voit que l'avènement de ce genre de lois, sous couvert de respecter le libre arbitre individuel, est intimement lié à la dislocation du lien social et à l'abandon de chacun à son triste sort: le chacun pour soi, en effet, n'est même plus une revendication égoïste; c'est une réalité acquise, renvoyant les individus à leur désarroi. Au lieu de faire acte de courage en prenant le contre-pied de cette évolution, le mauvais droit consacre le mythe de l'individu souverain au moment même où celui-ci fait l'épreuve de son effarante solitude. Lui donner droit de mort sur lui-même ou sur le produit de sa conception en même temps que notre société, grande faiseuse d'exclusion, le pousse à la désespérance, équivaut à armer son bras.

© La Libre Belgique 2001