Opinions

Les trois dernières années, tout s’est passé comme si nous, les Flamands et les francophones, ne pouvions plus jamais être d’accord sur rien. Nous avons fait ressortir toutes nos différences, regardé à la loupe toutes nos divergences et transformé la lutte pour le pouvoir en un conflit civil sur la question de l’identité voire du territoire. Ce n’ont pas été de belles années.

C’est pourtant peut-être là la meilleure preuve de ce que nous pouvons encore arriver à quelque chose. Nous pouvons tomber d’accord pour dire qu’il ne faut plus jamais vivre une législature comme celle-là. Ce gouvernement ne semblait pouvoir atteindre qu’un seul consensus, ne prendre qu’une seule décision, celle de maintenir le statu quo, de ne prendre aucune décision et de ne gérer que les crises les plus aiguës. Dans un monde en mutation rapide comme le nôtre, ce n’est pas suffisant. Des choix difficiles mais nécessaires ont été reportés, l’avenir n’a pas été préparé. Nous devrons tous tôt ou tard en payer l’addition.

Quand un système politique échoue dans ces proportions-là, tout le monde est responsable. L’impasse de ces trois dernières années n’est pas de la faute des Flamands ni de celle des francophones. C’est un problème belge. Les francophones et les Flamands ont chacun leur part de responsabilité dans le fait que nous ne savions plus tout à fait comment vivre et travailler ensemble.

Les deux camps ont leurs politiciens radicaux qui compliquent les tentatives de solution. Joëlle Milquet et Olivier Maingain se sont révélés les champions de l’intransigeance. Bart De Wever et, un temps, Yves Leterme, ont campé sur des positions flamandes irréalistes. Et pourtant, cette crise n’est pas uniquement de leur faute. Car même les plus modérés des hommes politiques ont laissé le champ libre aux radicaux. Pire, ils les ont soutenus. Tous les partis francophones se sont alignés comme un seul homme sur les positions les plus radicales. Dans le même temps, les partis Flamands esayaient d’être aussi radicaux que la N-VA. Le front francophone et la fronde flamande n’ont rien apporté de bon. Dans le concours du meilleur Flamand ou du meilleur francophone, beaucoup ont oublié d’être de bons Belges.

Comment sortir de cette impasse ? Après ces élections, si tout va bien, le monde politique aura quatre ans avant de retourner aux urnes. Une chance inespérée pour préparer l’avenir et faire un grand pas en avant. Le monde politique va-t-il saisir cette chance après le 13 juin ou au contraire continuer à rendre impossible toute prise de décision ? Les idées continuent à diverger entre francophones et Flamands sur la marche à suivre pour la suite. Et cependant, un compromis devrait être possible.

Du côté flamand, domine la conviction de ce qu’on ne pourra avancer que si une profonde réforme de l’Etat a lieu. Cela n’a pas changé. Cela ne doit pas non plus constituer une menace pour les francophones, même si les politiciens francophones tentent encore trop souvent de faire croire que toute réforme de l’Etat rapprocherait un peu plus le pays de l’éclatement. Cet argument est faux et ils le savent.

Les Flamands, dans leur écrasante majorité, ne sont pas séparatistes. Je répète encore une fois ceci à toutes fins utiles : les Flamands, dans leur écrasante majorité, ne sont pas séparatistes. La majorité des Flamands souhaite par contre une réforme de l’Etat et les arguments en ce sens ne sont pas si incompréhensibles qu’il n’y paraît. Deux principes en particulier ont été mis en avant ces dernières années.

Le premier principe qui va dans le sens d’une réforme de l’Etat est que la politique doit parfois être du travail sur mesure. Si la Wallonie a surtout un problème avec le chômage des jeunes, que Bruxelles en a un avec le chômage de ses immigrés et que la Flandre en a un avec ses chômeurs plus âgés, il devient extrêmement difficile d’élaborer un plan emploi adéquat à partir du niveau fédéral. Chaque Région a des besoins différents, le seul point commun entre elles étant la nécessité de mettre plus de gens au travail. Pourquoi dès lors ne pas donner aux Régions les instruments pour prendre en main leurs problèmes spécifiques ?

Le deuxième principe est celui de la responsabilité. Dans l’état actuel des choses, les Régions ne portent pas la responsabilité financière de leurs propres décisions. C’est là pratiquement la définition d’une mauvaise politique. La politique c’est le combat permanent pour faire des choix judicieux avec des moyens limités. Cela devrait être vrai à tous les niveaux de pouvoir. Donnons aux Régions une compétence partielle sur leur fiscalité et faisons en sorte qu’elles soient récompensées lorsqu’elles sont efficaces et qu’elles le sentent dans leurs propres finances lorsque ce n’est pas le cas. Ce n’est quand même pas si illogique ?

Pour être clairs : de telles réformes ne changeraient rien à la solidarité, ne toucheraient pas aux fondements de la sécurité sociale et ne mettraient nullement en question l’existence de la Belgique. Elles permettraient seulement au ménage belge de mieux fonctionner. J’y ajouterais même un troisième principe : tout l’édifice Belgique a besoin d’un grand nettoyage. Ne regardons pas seulement comment nous pouvons renforcer les Régions mais aussi comment améliorer le fonctionnement du niveau fédéral. Nous devrons de toute manière veiller à ce que le niveau fédéral ne soit pas asphyxié.

Le débat sur la réforme de l’Etat ne doit pas nécessairement prendre un tour émotionnel. Après tout, ce n’est jamais qu’une discussion sur la manière la plus efficace d’organiser la société et cela ne devrait effrayer personne.

La question est donc de savoir si nous allons pouvoir nous y mettre après le 14 juin. Nous devons d’abord passer par une campagne électorale et c’est toujours un moment délicat. Chacun se montre sous ses côtés les plus rudes et les arguments les plus émotionnels sont très convaincants pour beaucoup d’électeurs. C’est dès maintenant qu’il convient de ne pas jeter d’hypothèque sur les négociations qui suivront le scrutin.

En attendant, tous les yeux de Flandre, de Wallonie et de Bruxelles sont tournés vers le succès de la N-VA. Il est clair que cela ne facilite pas les choses. Il y a beaucoup de chances pour que Bart De Wever s’asseye bientôt à la table des négociations. Cela se passe comme cela en démocratie : celui qui est arrivé à convaincre un grand nombre d’électeurs obtient une place à la table de négociations. Sera-t-il capable de souscrire à un compromis ? C’est son problème. Les autres partis feraient mieux de s’occuper de leurs affaires au lieu d’être constamment obsédés par la N-VA. Car, soyons clairs : Si De Wever est devenu tellement populaire en Flandre, c’est surtout parce que tous les partis modérés ont fait de leur mieux ces dernières années pour démontrer que la Belgique ne fonctionnait plus. S’ils prouvaient que la Belgique fonctionne bel et bien, ils enlèveraient à De Wever la plus grande partie de ses arguments.

Il y a donc aussi une responsabilité francophone. Celui qui serre le poing de toutes ses forces pour garder une poignée de sable se retrouve rapidement avec les mains vides. Celui qui se cramponne convulsivement à la Belgique et rejette toute idée de réforme pour cette raison met lui-même le pays en danger.

Ce pays est impossible à scinder. La seule manière d’y arriver serait de laisser tous les hommes politiques continuer à faire ce qu’ils font depuis trois ans. Ne leur donnons pas cette chance.