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Une opinion d'Alfredo Ramirez, Général Commandant en chef du Corps européen.

L’évolution politique actuelle de la défense européenne nous fait penser que l’Eurocorps pourra jouer un rôle avant-gardiste dans les processus de coopération militaire.

Le projet d’intégration européen, développé pendant plusieurs décennies, est en danger. Sans même vouloir parler des difficultés internes, les changements sur le plan de la géopolitique, la multitude de conflits armés aux portes de l’Europe, la nouvelle vague de terrorisme djihadiste et, par-dessus tout, le raz-de-marée de la migration, sont autant d’exemples de l’ampleur et de la complexité du contexte sécuritaire. Ces changements touchent tous les pays européens sans aucune exception. Aucun pays, aussi puissant soit-il, ne peut se permettre de faire cavalier seul face aux risques générés par un monde en profonde mutation.

La coopération sinon rien

A lui seul, ce constat suffit pour comprendre qu’il n’existe pas d’alternative à la coopération multinationale. En additionnant les besoins en coopération multinationale et en approche multidimensionnelle à la gestion des crises, le total s’appelle… l’Union européenne (UE). Pas seulement l’Europe, non, c’est le monde tout entier qui a désespérément besoin d’une Europe plus forte ! Il est évident qu’une robuste Politique de sécurité et de défense commune (PSDC) est désormais incontournable et que l’heure de la renforcer est venue.

Une PSDC en puissance permettrait de promouvoir un cadre d’intégration pour la coopération européenne en matière de défense et ce, sans saper l’Otan. Comme le précise la déclaration commune de l’UE et de l’Otan signée à Varsovie en juillet, "une Alliance atlantique plus forte et une Union européenne plus forte se renforceront mutuellement. Ensemble, elles seront davantage à même de garantir la sécurité en Europe et au-delà." La question qui en découle et qui doit trouver sa réponse est donc celle-ci : comment améliorer les instruments militaires européens ? C’est le modèle du Corps européen qui nous indique quelques pistes prometteuses à suivre pour atteindre cet objectif.

Dimensions politique et militaire

Créé en 1992 et imaginé en réalité comme instrument de la défense européenne, le Corps européen assume aujourd’hui ses deux dimensions : l’une politique et l’autre militaire. Toute décision concernant le Corps européen est prise à l’unanimité par ses cinq nations cadre actuelles. Celles-ci partagent les mêmes droits, les mêmes responsabilités et les mêmes devoirs. Outre ces cinq nations cadre, la Grèce, l’Italie, la Pologne, la Roumanie et la Turquie ont rejoint le Corps européen en tant que nations associées. Fort de ces dix pays, tous engagés au sein de son QG, le Corps européen a fourni la preuve qu’il était capable de faire vivre la coopération multinationale dans le domaine de la défense. C’est cette particularité qui confère au Corps européen sa légitimité. Celle-ci est à la fois indispensable sur la scène internationale et la clé du succès dans la plupart des opérations militaires actuelles. Et les portes du Corps européen sont grandes ouvertes à toute nation membre de l’UE désireuse de s’associer à cette belle initiative.

Le bilan

Le Corps européen est un quartier général hautement expérimenté. Il a accompli plusieurs missions sous les drapeaux de l’Otan et de l’UE. Il a été déployé en Bosnie, au Kosovo, deux fois en Afghanistan et plus récemment au Mali et en République centrafricaine, où il se trouve engagé actuellement. C’est un beau tableau qui prouve que le Corps européen est capable de commander des missions sur tout l’éventail de la gestion de crises en soutien à la PSDC, c’est-à-dire des missions de formation et d’équipement, telles que les EU Training Missions, jusqu’à l’armement d’un QG de Force (Force Headquarters). Et j’en veux pour preuve que le Corps européen est actuellement fortement engagé dans des missions de l’UE.

A la fin de l’année 2017, le Corps européen aura participé à trois contingents de l’EUTM RCA et à deux rotations du Groupement tactique européen (EU Battle Group), le tout en tout juste un an et demi. D’un point de vue stratégique et opérationnel, la PSDC s’en trouve confortée pour plusieurs raisons. Tout d’abord, le processus de génération de force devient plus simple puisque les besoins en personnels sont moins critiques. Mieux : grâce à un noyau dur de personnels qui ont l’habitude de travailler ensemble, tout le travail de planification est simplifié. Enfin, le commandant de la mission profite de la coopération permanente établie entre le Corps européen et l’Etat-major militaire de l’Union européenne. Sous aucun prétexte, en revanche, cette approche équilibrée vis-à-vis de la PSDC n’a été par le passé (ni ne sera à l’avenir) conduite au détriment de l’Otan. Bref : l’évolution politique actuelle de la défense européenne nous fait penser que l’Eurocorps pourra jouer un rôle avant-gardiste dans les processus de coopération militaire.

Ses caractéristiques, son expérience et ses capacités opérationnelles permettent au Corps européen d’occuper la place de choix pour agir au bénéfice de l’Union européenne. Et ce faisant, il peut même se targuer d’être en mesure de conserver sa compétence otanienne, normes et responsabilités incluses. Par conséquent, le Corps européen est l’outil parfait qui sait se mettre au service des ambitions militaires européennes tout en maintenant ses structures et ses fonctions dans le cadre de l’Otan. C’est cette dualité qui a permis au Corps européen de conquérir ce statut exceptionnel. Et c’est pour cette raison qu’il a souvent été érigé en modèle de l’intégration progressive des forces armées en Europe.