Opinions

Nombre de conflits armés et de têtes nucléaires, dépenses militaires mondiales: depuis 25 ans, la sécurité internationale s'est améliorée, mais de nouveaux dangers apparaissent.

Directeur du GRIP - Groupe de recherche et d'information sur la paix et la sécurité

Au cours de ces 25 dernières années, comment a évolué la sécurité internationale? Le monde est-il plus en paix en 2004 qu'en 1979? L'évolution générale indique une amélioration de la sécurité internationale, mais de nouveaux dangers apparaissent, qui pourraient annoncer un retournement de tendance.

Trois indicateurs nous permettent d'évaluer l'évolution de ces 25 dernières années. Bien qu'imparfaits et à défaut d'autres données (comme le nombre de morts dans les conflits chaque année), ils peuvent nous aider à dégager des tendances. Le premier est le nombre de conflits de tous types (1). En 1979, il y avait 39 conflits dans le monde. Nous étions alors au milieu d'une phase ascendante. De 1946 à 1958, une quinzaine de conflits étaient dénombrés chaque année. De 1958 à 1967, leur nombre a doublé pour passer de 15 à 32. Après une diminution en 1968 (25 conflits), la tendance est repartie à la hausse pour atteindre un sommet: 55 conflits en 1993. Au cours de la dernière décennie la moyenne annuelle est retombée à environ 37 conflits, avec une diminution régulière ces dernières années: 35 en 2001, 31 en 2002 et 29 en 2003.

Le deuxième indicateur est le nombre total de têtes nucléaires (2). En 1979, il y avait 53.000 têtes nucléaires dans le monde. Les premières sont apparues en 1945; elles étaient au nombre de 1.000 en 1952 et déjà 30.000 en 1962. Le sommet a été atteint avec 65.000 têtes en 1986. Le désarmement nucléaire a commencé en 1987 par le traité de démantèlement des euromissiles (missiles nucléaires installés en Europe). En 1994, la moitié des ogives nucléaires avaient été mises hors service: il restait 30.000 têtes. Aujourd'hui, on dénombre environ 20.000 têtes nucléaires, soit le tiers de l'arsenal de 1986.

Le troisième indicateur est celui des dépenses militaires mondiales (3). En 1979, elles se situaient aux alentours des 1.000 milliards de dollars (dollars de 2004). Elles ont continué à croître régulièrement chaque année pour atteindre le sommet de 1.300 milliards en 1987. A partir de 1990, elles ont diminué régulièrement pour descendre autour de 750 à 800 milliards entre 1994 et 2000. Depuis 1998, elles remontent progressivement pour atteindre 950 milliards de dollars en 2003, quasi essentiellement à la suite de l'augmentation des budgets de défense américains.

Globalement, on peut constater qu'en 1979, nous étions dans une phase ascendante pour ces trois indicateurs. Les sommets ont été atteints à peu près au même moment pour le total des têtes nucléaires (1986) et les dépenses militaires (1987), puis quelques années plus tard pour les conflits (1993).

L'élément explicatif majeur de la décroissance de ces trois indicateurs a été la fin de la guerre froide, qui s'est matérialisée par la chute du Mur de Berlin en 1989 et la fin de l'URSS en 1991, conséquence de la nouvelle politique menée par Mikhaïl Gorbatchev, arrivé au pouvoir en Union soviétique en 1985. Si la menace d'un holocauste nucléaire entre les deux blocs a bel et bien disparu, ce qui en soi est une donnée positive, la suite à été plus chaotique. En 1991, le président Georges Bush (père) annonçait l'avènement d'un «nouvel ordre international». Qu'en a-t-il été? Il est incontestable que le multilatéralisme a progressé au cours des années 90 avec la reconnaissance croissante par la majorité des Etats de la fonction essentielle des règles du droit international et le renforcement du rôle des Nations unies. Mais l'Onu a souffert d'un double problème. D'une part, elle n'a pu obtenir de la part des Etats-membres tous les moyens nécessaires pour mener avec succès les nombreuses et difficiles opérations de maintien de la paix (ex-Yougoslavie, Somalie, Rwanda,...). D'autre part, sont vite apparues les limites de l'emploi de la force pour imposer la paix. Quand les armes parlent, arrêter les combats relève souvent d'une mission impossible.

C'est ainsi que, progressivement, dans la deuxième moitié des années 90, des débats importants eurent lieu sur la question de l'usage de la force, concluant à la nécessité d'adopter des politiques favorisant le règlement pacifique des conflits. Le concept de «prévention des conflits» ,comme mode d'action politique, apparut pour la première fois dans des documents officiels de l'Union européenne en 1996, puis des Nations unies en 1998.

Une autre évolution à souligner est l'émergence de nouveaux acteurs dans la critique, voire même la conduite des relations internationales en matière de sécurité. Les mouvements de défense des droits de l'homme et les organisations humanitaires ont, progressivement au cours des années 90, influencé parfois sensiblement les choix des décideurs politiques.

Revers de la médaille, ces deux thématiques ainsi que celle de la démocratie ont parfois été instrumentalisées pour justifier le recours à la force (la «guerre humanitaire du Kosovo» en 1999 ou celle en Irak en 2003 pour imposer la démocratie). Cette influence a été renforcée par la capacité des moyens de communication audio-visuels qui peuvent dorénavant présenter en direct les images de conflits. Mais ici aussi, il faut relever qu'il existe des conflits surmédiatisés mais aussi des guerres oubliées, non couvertes par les médias, suite à des effets de mode ou des opérations de manipulations.

Aujourd'hui, en 2004, quelles sont les perspectives? Une grande crainte est apparue après le 11 septembre 2001. Après la disparition de la «menace communiste» du temps de la guerre froide (que les analystes avaient fort relativisée à l'époque), apparaît celle du «terrorisme», présentée comme une maladie à éradiquer. Cela a conduit les Américains à adopter une politique privilégiant l'action militaire lourde en Afghanistan en 2001 puis en Irak en 2003. L'enlisement sur ces deux fronts confirme l'impréparation et l'erreur de méthode des responsables américains. Ceux-ci ont été influencés par les théories des néo-conservateurs qui considèrent que la politique extérieure de «l'empire américain» doit utiliser la force militaire et agir de manière unilatérale. En adoptant pareille posture, les Américains précipitent le monde entier dans un climat de tension et d'insécurité qui aboutit à renforcer les groupes islamistes radicaux et à créer un «choc des civilisations».

L'enjeu actuel est donc, à la suite du débat entre partisans et opposants de la guerre en Irak, de savoir si une autre voie est possible. A court terme, l'emploi inefficace et coûteux de la force militaire devrait être abandonné au profit d'une action policière et judiciaire ciblée sur les véritables organisations terroristes. Et à long terme, seule une politique de dialogue politique et de coopération menant à la stabilité et au développement socio-économique permettrait de lutter efficacement et durablement contre les causes profondes qui incitent certains à les utiliser pour motiver leurs actions terroristes.

Dans le domaine de l'armement, deux dangers subsistent. Si le désarmement nucléaire a bien été entamé, le risque d'utilisation d'armes de destruction massive (ADM) (nucléaire, chimique ou biologique) reste problématique à trois niveaux. D'abord, les tentatives de certains nouveaux Etats désireux d'acquérir l'arme nucléaire. Ensuite, la volonté de certains groupes terroristes d'utiliser des ADM «rudimentaires» (davantage chimiques, plus aisées à fabriquer que les armes nucléaires). Mais aussi la relance de nouveaux programmes nucléaires par les Etats-Unis qui adoptent des doctrines qui rendraient possible l'emploi de l'arme nucléaire lors de prochaines guerres. De plus, les Etats-Unis, par leur politique d'obstruction ou de dénonciation de traités internationaux, affaiblissent le système de contrôle des armements élaboré patiemment ces 30 dernières années dans le cadre de négociations multilatérales.

L'autre danger est la poursuite de la prolifération des armes conventionnelles, et des armes légères en particulier. Au nombre de 640 millions dans le monde, celles-ci occasionnent la mort de 500.000 personnes chaque année. Alimentant les guerres civiles, elles y sont l'objet d'un trafic organisé par des groupes mafieux, ce qui permet notamment d'armer les organisations terroristes.

Ces deux dangers nécessitent un renforcement des contrôles et une limitation des transferts d'armements ou de produits à double usage. Les efforts dans le cadre des Nations unies concernant la traçabilité des armes légères ou le contrôle des courtiers vont dans ce sens.

Le rôle futur de l'Union européenne (UE) dans le domaine de la sécurité internationale reste incertain. Entre deux extrêmes - rester impuissante comme jusqu'à présent ou devenir une super-puissance à l'image des Etats-Unis -, deviendra-t-elle une «puissance tranquille», privilégiant le dialogue, la coopération et la sécurité collective dans un cadre multilatéral? Un enjeu essentiel sera de définir quelles sont les véritables menaces, et ensuite de définir la manière d'y faire face et le type de moyens à utiliser. D'où la nécessité de mener un débat qui devrait aboutir à préciser les moyens militaires dont l'UE devrait se doter. Il s'agira de répondre à plusieurs questions. Que veut faire l'UE? Quel usage de la force? Quel type de défense? Quel niveau de dépenses militaires?

(1) Nous reprenons les chiffres de «The Uppsala Conflict Data Project» publiés notamment chaque année dans le «Journal of Peace Research» du Peace Research Institute d'Oslo (PRIO).

(2) Sources: Nuclear Notebook, Robert S. Norris et Hans M. Kristensen, Natural Resources Defense Council, Washington, 2002.

(3) Voir l'article de Luc Mampaey dans ce «Nouvelles du GRIP».

Cette réflexion a été rédigée dans le cadre du 25ème anniversaire du GRIP. Webhttp://www.www.grip.org

© La Libre Belgique 2004