Opinions

Le psychodrame belge de ces derniers jours est illustratif de la crispation identitaire qui parcourt nos régions "belgiques" (pour reprendre cet adjectif utilisé au dix-huitième siècle). Le choc des identités se déploie sur un terreau d’ignorance historique immense et de (fausse) croyance en la fin des identités locales au profit d’appartenances plus globales européennes (l’Union européenne) ou mondiales ("citoyens du monde"). On voit partout en Europe resurgir en contrepoint de la fin des idéologies et des politiques de gauche (une certaine façon de penser le "nous") et du triomphe d’un libéralisme et d’un libre-échangisme débridé, les courants nationalistes et de droite identitaire. Tout nationalisme et en partie toute nation est une construction intellectuelle et politique. Le nationalisme flamand a ainsi été lancé au 19e siècle par des revendications d’abord d’ordre culturel et linguistique, pour peu à peu s’imposer politiquement comme une certaine façon de penser le collectif auquel on appartient. En Flandre, l’identité se fonde sur la langue. Historiquement, dans le passé médiéval, la Flandre était seulement un comté situé sur la rive occidentale de l’Escaut, et partiellement bilingue (la Flandre romane comprenant Lille par exemple). La Flandre telle qu’elle se définit au 19e siècle est la partie de la Belgique (les anciens Pays-Bas du sud) où traditionnellement on parle des dialectes germaniques (et aujourd’hui le néerlandais). On voit là un écho de la vision allemande de la nation et des idées de Herder sur l’âme des peuples se manifestant au travers de la langue et de la culture. En Europe centrale aussi, les peuples de l’empire d’Autriche-Hongrie, ottoman et russe ont au 19e et au 20e siècle fondé leur identité sur la langue (et le territoire sur lequel celle-ci était ou avait été parlée). Dans ce cadre, il est assez évident que l’impensé du mouvement flamand ne renoncera jamais à Bruxelles, et que son point d’aboutissement ne peut être que l’établissement d’une République flamande qui y fixerait sa capitale. En Europe centrale aussi, ce type de nationalisme a conduit aux mêmes conséquences : Wilno est redevenue lithuanienne et lithuanophone après les soubresauts de la Seconde Guerre mondiale (alors qu’elle était une île juive et polonaise jusque-là), Prague est de nos jours uniquement tchèque après avoir été longtemps partiellement germanophone (à nouveau après les drames de la Seconde Guerre mondiale).

Les francophones ne sont pas en reste. Un peu comme les germanophones de l’empire austro-hongrois avant 1914, ils ont vu disparaître la position prééminente de leur langue dans l’Etat belge jusqu’à prendre conscience qu’ils constituaient une minorité dans l’Etat. Une Belgique entièrement bilingue et unitaire mènerait à la définition de politiques au niveau central largement influencées par la prédominance numérique flamande. Aujourd’hui, cela mènerait à l’adoption de politiques bien plus libérales et socialement plus dures que celles menées actuellement en région francophone. Les francophones ont quand même pu, via les diverses réformes de l’Etat, continuer à mener des politiques économiques et sociales différentes au sud du pays tout en bénéficiant d’un financement pour celles-ci sans doute supérieur à celui qui serait possible dans un état francophone totalement indépendant. En Flandre, on ressent assez mal cette idée de payer des impôts en partie pour réaliser au sud du pays des politiques jugées à tort ou à raison plus laxistes qu’au nord. S’ajoute à cela le sentiment d’être méprisé par la partie francophone du pays qui tout à la fois défend la belgitude, mais seulement en français. L’intérêt pour la langue et la culture néerlandophones est bien maigre au sud du pays, ce qui ne peut que laisser paraître suspect l’attachement affiché à la dimension belge. Peut-être comme en Autriche avant 1914, les francophones, de plus en plus déçus d’avoir perdu leur préséance et se rendant compte que la Belgique uniquement francophone n’est plus là, se tourneront de plus en plus par dépit vers le rêve d’un rattachement au grand voisin (français chez nous, allemand dans l’Autriche-Hongrie d’avant 1914 ).

Même s’il est difficile de porter un jugement sur ce que devrait être le sentiment national idéal, on perd en tout cas de vue qu’un Etat belge aurait pu exister. Historiquement parlant, entre la France et l’Allemagne, diverses entités ont partagé un destin commun et ont failli suivre le même chemin vers l’unification que celui connu par les grands Etats que nous connaissons aujourd’hui. Des ducs de Bourgogne à Charles Quint, des Pays-Bas se sont peu à peu constitués comme entité en voie d’unification. Ils correspondaient globalement au Benelux actuel, avec le Nord-Pas-de-Calais. Ce sont les guerres de religion qui ont contribué à briser cette unité - le sud des Pays-Bas restant sous obédience espagnole et catholique, le nord devenant calviniste et indépendant. C’est de cette époque que date grosso modo la création de la Belgique et des Pays-Bas tels que nous les connaissons, ainsi que le déclin de la culture néerlandophone dans le sud suite à l’exode massif vers le nord des hommes d’affaires et intellectuels calvinistes. C’est donc bien avant la domination par les bourgeois francophones du 19e siècle. Longtemps, la nostalgie pour l’unité des anciens Pays-Bas restera, mais elle fut perdue pour toujours (sauf la parenthèse de 1815-1830 et l’existence du fantomatique Benelux actuellement). La Belgique est un nom qui recouvrait tout cet ensemble pourtant. L’"Atlas Maior" de Joan Blaeu (1665) parle ainsi de Belgica Regia (pour le sud) et de Belgica Foederata (pour le Nord). Le sud des Pays-Bas, et donc la Flandre, est resté depuis systématiquement dans l’orbite du monde de l’Europe du sud, latine et catholique. La domination de la culture française en Europe aux 17e et 18e siècles et l’occupation et l’annexion par la France de nos régions entre 1795 et 1815 ont renforcé la francisation des élites de Flandre. Le retour du néerlandais en Flandre pendant les 19e et 20e siècles marque en quelque sorte le retour à l’identité locale, proprement belge, mise à mal par une histoire malheureuse. Le mouvement flamand est sans doute en ce sens plus intrinsèquement "belge" (ancré dans l’histoire locale) que la défense de la francophonie à Bruxelles - ville qui fut d’ailleurs réduite en cendres par les bombardements de Louis XIV en 1695.

Bref, sans doute que pour vivre ensemble, il faudra que chacun reconnaisse des vérités désagréables - que le français est une langue avec un ancrage de très long terme en Belgique, Flandre y compris, mais que le mouvement flamand est la manifestation aussi d’une certaine façon d’une identité proprement locale - c’est-à-dire belge. Comme toute identité est aussi une construction politique, il faudrait sans doute y travailler, notamment par l’enseignement de l’histoire et de l’autre langue nationale. Mais sans doute est-il trop tard pour cela. Après tout, il n’est pas sûr que l’histoire politique passée doive conditionner le futur. De nouveaux Etats sont peut-être en gestation, et les francophones de Belgique, comme les germanophones d’Autriche-Hongrie jadis, devront apprendre à en construire un pour eux seuls si les flamands souhaitent dans leur majorité une autre voie.