Opinions

La victoire de la N-VA représente sans nul doute un "tremblement de terre" sur l’échiquier politique. Mais qu’en est-il sur le plan des idées ? A première vue, rien de neuf sous le soleil: dans la droite ligne de la tradition nationaliste, ce parti n’a pour programme que l’indépendance d’une Flandre homogène, aux frontières sûres et reconnues. Cohérent, Bart De Wever désire que les Wallons se constituent eux aussi en Etat-nation. L’idée qu’on puisse être animé d’un autre désir de communauté politique lui semble totalement ahurissante. Qu’est-ce que, pour lui, un Etat-nation ? La coïncidence du territoire, de la culture et de la souveraineté. Il s’agit d’une idée de nation on ne peut plus classique, digne du XIXe siècle.

Mais le monde a changé, les sociétés se globalisent. Déphasé donc, le nationalisme de Bart De Wever ? Les apparences sont trompeuses. Hormis ce socle de l’imaginaire national, la N-VA a subrepticement opéré des révisions significatives par rapport à la tradition nationaliste. De Wever prend grand soin de distinguer son nationalisme de celui, franchement régressif, du Vlaams Belang. Sur ce point, il mérite d’être pris au sérieux. Il dessine un nouveau nationalisme autour de trois caractéristiques.

Première caractéristique: nonobstant sa mâle rhétorique, le néonationalisme a pris acte de la fin de la souveraineté nationale. Il sait bien que certains de leurs attributs majeurs ont glissé des mains des Etats. Si demain la Flandre est indépendante, elle le sera dans une Alliance atlantique qui lui ôte la maîtrise de son armée. Elle vivra dans la zone euro, qui la prive de la souveraineté budgétaire et monétaire. Elle participera d’une Union européenne qui produit plus de 65 % des textes législatifs votés par son Parlement national. Elle ne pourra pas récuser l’ordre juridique international.

Sans nostalgie inutile, le nationalisme nouveau assume ces pertes d’indépendance. Avec ce qui lui reste, il veut "faire nation" dans un monde global imprévisible et radicalement décentré. Il est prêt à s’accommoder d’un niveau européen comme d’autres réseaux transnationaux. Mais il craint comme la peste le cosmopolitisme à la Verhofstadt ou à la Cohn-Bendit. Et il ne faut bien sûr pas compter sur lui pour porter un vrai projet d’Europe fédérale qui, selon lui, reproduirait à grande échelle tous les défauts du modèle belge.

Cette situation amène le néonationalisme à reconstruire un concept de souveraineté sur des compétences très résiduaires par rapport au modèle du XIXe siècle. Seules restent entre ses mains les politiques économiques (diminuées), sociales, culturelles et de sécurité intérieure. Dégonflé mais résilient, ce nouvel Etat-nation renonce à toute forme de solidarité au-delà de ses frontières. En particulier, les alliances du passé (la Belgique fédérale, par exemple) constituent des obstacles dont il cherche à se débarrasser au plus vite pour rouvrir le champ des opportunités.

Le nationalisme classique visait l’expansion territoriale, la construction d’un marché intérieur, le déploiement d’une administration nombreuse. Rupture complète avec ce modèle: comme le diraient les managers, le néonationalisme opère un "downsizing" (une réduction de taille) très volontariste de l’Etat. C’est la deuxième différence.

Il prétend tirer parti du fait que les "petits territoires" s’imposent désormais comme les espaces pertinents de la performance économique. Les bons sociologues notaient dès les années 1980 l’étonnante réussite des "districts industriels", des territoires (une route, parfois), des liaisons courtes. Foin donc des grands plans nationaux égalisateurs ! Même des pays traditionnellement très centralisés comme la France misent désormais sur des développements locaux.

Depuis l’élargissement et l’échec des référendums, le retard pris par l’intégration européenne a renforcé cette situation. Désormais, le succès passe par la concurrence intraeuropéenne des territoires. Aides sociales ciblées, flux migratoires, niches fiscales, filières de formation, innovation technologique sont les clefs de la réussite économique. Voilà ce que veut contrôler le néonationalisme.

Le nationalisme du XXIe siècle ne présente donc plus la nation comme un projet grandiloquent, mais comme une PME performante. Pour cela, il lui faut un "appareil étatique allégé, réactif et flexible". Modernisatrices, les élites néonationalistes s’identifient pleinement à leur rôle de managers locaux du capitalisme global. Elles éduquent leur population à la compétitivité. Et ne craignent pas de pratiquer l’austérité budgétaire, allant jusqu’à la réduction du nombre de fonctionnaires. Le Pen lui-même faisait, hier encore, figure de résistant au capitalisme international ("anglo-saxon", maugréait-il). Au contraire, De Wever s’en fera, n’en doutons pas, le serviteur empressé.

Les précédentes caractéristiques constituent des composantes rationnelles du néonationalisme. Mais il y a un troisième élément, plus irrationnel: l’insatiable besoin de protection des populations ouest-européennes.

La globalisation en cours déstabilise tous les référentiels collectifs, entraînant une grave crise d’identité. Or, qu’on le veuille ou non, les citoyens attendent de leur Etat qu’il leur fournisse une protection et leur permette de persister dans leur être.

Il ne faut pas s’étonner, alors, de la construction des murs et barrières "physiques" multiples qu’on observe dans le monde (en Israël, à la frontière mexico-américaine, entre la Chine et la Corée du Nord, dans les villes et banlieues de l’Occident). Ils tentent de produire, par des moyens matériels incertains mais symboliquement écrasants, un "sentiment" de protection et d’identité.

Aujourd’hui, une partie des Flamands se prennent à rêver d’une "gated community". Elle serait semblable à ces quartiers recroquevillés sur les collines prospères de Californie, avec leurs portillons, leurs gardes, leurs barbecues le dimanche et leurs travailleurs immigrés très sélectionnés pour nettoyer les vitres durant la nuit. Cet imaginaire nourrit un "ethos" démocratique de type défensif, emmuré et protégé.

La rhétorique néonationaliste remplit aujourd’hui une fonction un peu similaire à celle des murs de séparation physique et électronique ailleurs dans le monde. Sa symbolique possède une vraie efficacité dans ce monde de la peur qu’est devenue la société ouest-européenne. Notre "slimste man" sait probablement qu’il n’enserrera jamais la Flandre de murs d’enceinte, qu’il ne pourra décréter sans ridicule que la finance internationale devient "flamande" quand elle passe entre ses doigts ni ne déroulera des barbelés électroniques interceptant les flux d’énoncés français (ou anglais) à Crainhem et Linkebeek. Mais au contraire de bien des politiciens transparents, il connaît la force des mots. Son nationalisme discursif suffit pour reconstruire un puissant imaginaire communautaire, enveloppant comme une couverture en hiver.

Un succès politique est fait d’un mélange instable de réalisme et d’imaginaire. Bart De Wever a su se situer sur ces deux terrains. L’affirmation tranquille d’un souverainisme résiduaire et le "downsizing" de l’Etat lui font office de réalisme. L’image d’une magique communauté nationale, homogène et protectrice, lui ouvre la route des rêves les plus intimes de ses concitoyens. Ce nationalisme recomposé pourra faire école en Italie du Nord, en Grande-Bretagne, en Pologne. Il constitue désormais l’obstacle principal qui se dresse sur la route de l’Europe sociale et fédérale.