Opinions

Une opinion de Pascale Vielle, professeure de droit social à l’UCL, Nicolas Lemoine, syndicaliste étudiant et Marc Zune, professeur de sociologie à l’UCL. 


Si ce n’est par l’effet de la pensée magique – ou de la main invisible – du MR, le néolibéralisme existe. Tenter de nier son existence en le qualifiant de "mystification intellectuelle", comme le fait le directeur service d’études du MR, c’est se dérober à l’échange d’arguments sur le fond.


Le terme de néolibéralisme n’est pas une injure. Il existe d’abord parce qu’on peut le définir : il s’agit d’un courant idéologique, analysé et documenté par les historiens de la pensée et qui se démarque de la doctrine libérale classique. Le terme désigne aussi les politiques publiques qui s’en inspirent et qui se déploient sous des configurations politiques diverses. Elles se caractérisent par une libéralisation et une privatisation de fonctions assurées par le secteur public, par une dualisation sociale de l’accès à ces fonctions, et par une confiscation démocratique des enjeux liés à ces secteurs.


Le néolibéralisme existe ensuite parce qu’on peut en mesurer les effets concrets - observés et dénoncés entre autres par le FMI (2016). La campagne TAM TAM entend mettre en avant "notre réalité", soit l'impact dans le quotidien des choix politiques qui sont tout sauf “neutres”. Ainsi, bien que l’efficacité des transferts sociaux soit relativement élevée en Belgique, la Commission européenne observe, dans son dernier rapport sur notre situation économique et sociale (2017) [1] "un manque de protection adéquate des revenus par l’accès aux revenus du travail, et l’inadéquation des transferts de sécurité sociale pour les personnes dont c’est la source principale ou unique de revenus (…) Le pourcentage de personnes qui doivent reporter des soins médicaux dans le quintile de revenus le plus bas fait partie des plus élevés dans le contexte de l’UE. On n’identifie pas clairement ce qui a provoqué la hausse du taux de besoins non satisfaits depuis 2011 et le niveau relativement élevé, car la Belgique dispose d’un système assez élaboré pour prévenir les frais médicaux excessifs. Le nonrecours et/ou les situations de revenus en détérioration pourraient constituer des causes éventuelles". Cet exemple dans le domaine de la santé illustre, sous le dernier gouvernement, une tendance plus générale à l’augmentation de l’écart entre les plus riches et les plus pauvres en matière d’accès à la couverture d’une série de besoins fondamentaux.


L’une des conséquences de ces politiques est d’accroître la compétition entre toutes et tous, et de répandre parmi les citoyens un sentiment d’insécurité économique et sociale, et de peur. C’est le cas notamment lorsqu’en cherchant à "responsabiliser", il individualise des enjeux collectifs, et fragilise ceux dont la situation objective nécessite de pouvoir s’appuyer sur des mécanismes de solidarité. Si en outre le pouvoir canalise ces émotions populaires par l’identification de boucs émissaires (l’allocataire social "fraudeur", l’étranger, le migrant…) pour appliquer des politiques liberticides, le néolibéralisme contribue à mettre en place les fondements d’un régime autoritaire. Cette barrière a été franchie par le gouvernement, comme en témoignent les propos récents de Bart De Wever qui - après l’adoption par la majorité d’un dispositif de dé-financement structurel de la sécurité sociale! [2] - affirme que les citoyens devront choisir entre les migrants et la sécurité sociale. Peu d’authentiques “libéraux” se revendiqueront de tels propos.


Affirmer que le néo-libéralisme "n’existe pas" participe d’une dépolitisation du débat, et de la confiscation démocratique qui, justement, constitue une marque du néolibéralisme. Il en va de même du slogan “il n’y a pas d’alternative”, de l’idée que les politiques menées ne sont pas de nature idéologique, ou du procédé consistant à réduire des politiques publiques qui touchent au plus près chaque citoyen (santé, pensions, travail, justice) à une simple affaire d’équilibre financier relevant d’une approche exclusivement gestionnaire – et qui serait donc hors de portée du commun des mortels. Une telle confiscation du débat est doublement dangereuse : pour le fonctionnement des institutions, et pour les victimes des inégalités que l’on “naturalise”. Mais cette confiscation démocratique est aussi à l’oeuvre, concrètement, dans les lieux où s’exprimait la concertation sociale : les comités de gestion de la sécurité sociale, tripartites (composés de représentants des syndicats, des employeurs et du gouvernement) ont été placés sous la tutelle de “Commissions finances et budget”, composées d’”experts”. En matière de soins de santé, afin d’être conçu au plus proche des réalités quotidiennes, le budget est en principe le résultat d’un processus de concertation associant notamment les prestataires de soins, les organismes assureurs et les syndicats, et c’est au Conseil Général de l’INAMI – et non au cabinet – que revient l’approbation finale du budget global. Les principes élémentaires, rappelés par la Cour des comptes, précisent que "le ministre des Affaires Sociales ne peut intervenir qu’en ultime recours". Or cette exception semble être devenue la règle à partir de la confection du budget 2015 [3].


La campagne TAM TAM est une campagne politique, au sens où elle convie l’ensemble des citoyens et des organisations de la société civile à se réapproprier une série d’enjeux fondamentaux au cœur de notre système démocratique - comme la sécurité sociale, la fiscalité, la justice, le travail, l’environnement, et la participation. Elle postule que le savoir sur ces politiques se dégage aussi du vécu des citoyens, que les enjeux communs peuvent être rendus lisibles pour tous et propose à cette fin des outils libres d’appropriation (dits “copyleft”).


Aucune norme économique ne s’impose d’elle-même aux choix de société : des moyens suffisants peuvent être libérés pour refonder des politiques publiques à partir des impératifs de justice sociale, de solidarité et de participation.

[1] Commission européenne, Evolution de la situation et de la protection sociale en Belgique 2017. Résumé et messages clés.

[2] Loi du 18 avril 2017 portant réforme du financement de la sécurité sociale

[3] P. van Cutsem « Budget fédéral 2017 des Soins de santé », MC informations N°267, Mars 2017.