Opinions

Bien que non contraignant et respectant la souveraineté des Etats, le Pacte onusien sur les migrations porte en lui une grande ambiguïté. Plutôt que rassembler, il divise les Nations dont certaines d’importance ont fait savoir qu’elles ne signeraient pas. Les populations européennes le percevront comme un Open-Bar pour les migrants, ce qui nourrira les populismes. En outre, à quoi bon signer un Pacte qui n’est pas contraignant si ce n’est pour l’appliquer ? 

Une opinion de Nicolas de Pape, communiquant et journaliste indépendant.


Peut-on faire confiance à l’ONU ? Le "Machin" (dixit De Gaulle) et ses technocrates internationaux nous ont déjà habitués à cette vision sans-frontiériste et migratoire. En 2000, déjà, l’organisation supra-nationale recommandait, pour lutter contre la dénatalité et les pénuries de main d’œuvre en Europe, une immigration massive de l’ordre de 160 millions d’individus "d’ici 2025" dont 25 millions pour la France.

Aujourd’hui, l’ONU nous propose un Pacte migratoire non-contraignant censé mieux réguler les migrations internationales.

Or, déjà, Etats-Unis, Australie, Italie, Autriche, Hongrie, République tchèque, Pologne etc. et sans doute Suisse ne signeront pas…

Pour non-contraignant qu’il est, le Pacte souligne tout de même (article 41) : "Nous nous engageons à atteindre les objectifs du Pacte mondial et à honorer les engagements qui y sont pris (…) en partenariat avec les migrants, la société civile, les associations de migrants et les organisations issues de la diaspora." Cet article a tout son sens car à quoi bon signer un pacte sachant à l’avance qu’on ne l’appliquerait pas ?

D’autres sous-objectifs posent question : le migrant mineur a droit sans condition au regroupement familial, il n’y a pas de distinction nette entre immigration illégale et légale, le migrant a droit à une couverture intégrale des soins de base (dans le respect des "spécificités culturelles", notamment vraisemblablement le genre du médecin). Le Pacte privilégie le multiculturalisme à l’intégration. En outre, le texte demande un "débat public ouvert" sur la question qui puisse aborder les migrants "de manière plus réaliste, humaine et constructive" via "une information indépendante, objective et de qualité". Porte ouverte à une forme de politiquement correct sur la question ?

En Une du "Figaro"

Connaissant l’interprétation large des juges internationaux sur la question (Cour européenne des Droits de l’homme, notamment), on imagine sans peine les risques que ce Pacte « non-contraignant » fait peser sur une approche ferme et humaine du phénomène migratoire.

Dans son éditorial en Une du Figaro du 29 novembre 2018, Arnaud de La Grange écrit : "[Le Pacte] laisse dubitatif. A l’heure où le multilatéralisme est sous le feu des attaques trumpiennes, l’ONU se lance dans une affaire qui divise un peu plus au lieu de rassembler (…). Une bonne intention se transforme une fois de plus en bombe à fragmentation européenne et internationale (…). Alors que monte un peu partout la crainte d’une immigration de masse, il donne une idée de flux permanents que la démographie annonce grossissant. Il est vu comme un incitant à se mettre en route vers des eldorados trompeurs. Le résultat est inverse à celui recherché. Ce pacte migratoire à l’utilité douteuse polarise encore plus le sujet, divise les états, nourrit la défiance des opinions."

Charles Michel préférait jusqu’à ce lundi 3 décembre y voir la bouteille à moitié pleine et a mis en demeure la N-VA qu’il allait le signer coûte que coûte, en réponse sans doute à la "lèpre populiste". Or, en signant, notre Premier ministre nourrirait au contraire le populisme. Car la perception des populations européennes sera celle-ci : Open-Bar pour les migrants. Et pour les migrants, feu vert vers l’Europe.

Il ne reste donc plus qu’à attendre une « règle interprétative » en discussion au kern ce lundi. Si le Pacte en devenait caduque, on pourrait se dire : tout ça pour ça ?


Réaction

Les discours qui tuent

Par Gil Caroz, psychanalyste, au nom du mouvement Zadig (1)

Tout le monde , si une telle expression est soutenable, voudrait sans doute que les camps de concentration nazis ne soient qu’une horreur sans lendemain. Le Dr Lacan était pour sa part sans illusion et considérait au contraire que leur émergence, qui a fait rupture dans l’Histoire, représente la réaction de "précurseurs" par rapport aux remaniements sociaux engendrés par la mondialisation et provoqués par la science. "Notre avenir de marchés communs, écrivait-il, trouvera sa balance d’une expression de plus en plus dure des procès de ségrégation." Aujourd’hui, en Europe, nous y sommes. L’effacement des frontières géographiques et culturelles a comme pendant une escalade des énoncés promus par les ennemis du genre humain dans les années trente du siècle dernier. Ceux-là se sont propagés, tout en se banalisant, dans les discours ambiants qui fondent le lien social. La conséquence en est un rejet radical de l’étranger par des actions violentes et criminelles devenues quotidiennes.

Il y a donc des discours qui tuent. Leur caractère est insidieux car ils n’ont rien de véhément. Ils n’appellent pas à la mise à mort, leur langue est lisse, politiquement correcte. Ils se présentent comme étant l’expression de nécessités incontestables écrites dans les astres. On ne dit pas qu’il faut fermer les frontières du continent et laisser les migrants se noyer dans la mer. On dit plutôt : "On ne peut pas accueillir tout le monde, n’est-ce pas ?" L’action criminelle de non-assistance à des personnes en danger est camouflée derrière une éthique légaliste : "Je ne fais qu’appliquer la loi."

Pire. Ces discours ne sont pas haineux. Ils sont froids et rationnels, opérant au nom du bien-être des nations. Les agents de ces discours qui tuent se présentent comme des grands serviteurs de l’État, voire comme des héros modernes sacrifiant leur humanité pour faire leur devoir. Ils prétendent qu’ils ne font que dire et faire ce que tout le monde pense. De fait, ils mettent les pulsions les plus meurtrières au service d’un soi-disant bien commun. Rien n’est plus facile que de mobiliser ces pulsions puisqu’elles font partie de notre humanité. Mais en faisant appel à ce mal qui est en chacun de nous, c’est la dimension éthique qui est bafouée. Car le fait que nous pouvons tous avoir des fantasmes assassins ne justifie pas de les faire passer à l’acte.

À se laisser endormir par ces discours qui banalisent le pire, grand est le risque de s’en rendre complices. Il nous faut débanaliser ces discours en montrant leur portée diabolique. Ces idéologies qui se prétendent neutres, mais qui sont criminelles dans leurs conséquences, ne peuvent pas compter parmi les éléments légitimes de la démocratie. Il s’agit donc de produire un discours qui résiste et combat les discours qui tuent.

(1) Zadig (Zero Abjection Democratic International Group), mouvement de défense de la démocratie et des libertés, créé à la suite de la mobilisation des psychanalystes du Champ freudien contre la montée au pouvoir du Front national lors des élections de 2017 en France. Les psychanalystes de Zadig ont organisé un Forum européen sur "Les discours qui tuent" le 1er décembre 2018 en collaboration avec le Réseau interdisciplinarité-société (Ris) de l’Université Saint-Louis, avec le soutien de l’École de la cause freudienne (ECF) et de la New Lacanian School (NLS), et sous les auspices de l’Eurofédération de psychanalyse (EFP).