Opinions Le discours que le Pape a prononcé le 25 juillet dernier en rencontrant une famille des plus pauvres au cœur de Varginha, favela parmi les plus mal famées de Rio de Janeiro, restera, à mon avis, l’un des plus significatifs de sa vision de la pauvreté dans le monde et de son éradication.

Il confirme avec force un principe clé de la conception chrétienne à savoir que le partage crée la richesse et que l’accaparement des ressources de la vie sans partage engendre l’appauvrissement et l’exclusion.

Or, il ne se limite pas à inviter tout le monde à partager ce qu’on a (très efficace et beau le recours au proverbe populaire "il est toujours possible d’ajouter de l’eau aux haricots"), mais il souligne qu’il n’y a pas de société dans l’inégalité.

Il rappelle ainsi que la redistribution de la richesse n’est pas suffisante. Pour éradiquer la pauvreté il faut s’attaquer aux inégalités. Autrement dit, partager une richesse qui, pour être produite, aurait dévasté le capital biotique de la planète, les forêts, rendu rare l’eau bonne pour usages humains, exploité les êtres humains par des bas salaires et des conditions de travail inacceptables, et concentré de plus en plus le pouvoir de décision et de contrôle aux mains de grands groupes mondiaux privés, ne contribue pas à réduire et à éliminer les processus structurels à l’origine de la pauvreté dans le monde.

Il faut modifier les finalités et les modalités de la production de la richesse. Les chiffres de la Banque mondiale lui donnent raison : ils montrent que ces dernières années le nombre de personnes vivant au-dessous du seuil de pauvreté extrême (moins de 1,25 $ par personne par jour) en Asie et en Amérique latine a diminué car le revenu des pays de ces régions a augmenté faisant passer la moyenne disponible pour les personnes les plus pauvres au-delà de 1,25 $ pro capita.

Mais, la Banque mondiale le reconnaît, l’inégalité en termes de revenu et d’accès au droit à une vie décente au sein des habitants de la Planète s’est accrue et c’est ainsi que le fossé entre les riches et les pauvres s’est élargi.

Le Pape, en outre, insiste sur le fait que la lutte contre les injustices et les inégalités implique la coopération et non pas la compétition, la rivalité. L’autre, dit-il, n’est pas un concurrent, un ennemi. La richesse, affirme-t-il, n’est pas dans la possession et la consommation des choses mais dans le cœur, dans les relations humaines, la solidarité, le respect de l’autre, la fraternité, l’inclusion.

Il a commencé son discours en disant qu’il aurait voulu visiter tout le monde, "dire bonjour" à chacun, "demander un verre d’eau fraîche" symbole d’accueil, d’amour pour la vie. Des réflexions qui montrent la distance en années lumières le séparant de tant de classes dirigeantes mondiales, y compris européennes "chrétiennes", qui ces trente dernières années n’ont fait que parler de compétitivité, de concurrence, de guerres sur les ressources, notamment l’eau, pour la survie, et de marchandisation de toute forme de vie.

Enfin, s’adressant tout naturellement aux jeunes (à l’occasion des Journées mondiales de la jeunesse) il les invite à croire dans la vie, à se donner des objectifs ambitieux, à ne pas avoir peur de viser le changement.

Alors que les élites dominantes affirment qu’une partie des jeunes actuels constitue, "regrettablement", une génération sacrifiée car ils ne seraient pas aptes à s’intégrer dans une économie en changement permanent et exigeante sur le plan des compétences et des savoirs, le pape François les encourage à ne pas avoir peur de s’engager pour le changement de la société et de viser "la pacification" et la justice. Il condamne l’individualisme actuel qui alimente l’égoïsme et l’indifférence ainsi que la croyance qu’on ne peut pas se battre contre les injustices.

Le message du Pape est : "Vous pouvez changer la société. Allez-y." Quel message riche d’espoir et d’utopies réalisables ! Jadis, Dom Helder Camara, lui aussi un grand "évêque" de l’Amérique latine, du Brésil, à Recife, apôtre estimé dans le monde entier pour son option en faveur des pauvres et pour la lutte contre les causes de la pauvreté, avait exprimé une confiance égale envers les jeunes, lui qui aimait rappeler : "Quand dans mes homélies je parle des pauvres, ils disent que je suis un saint homme. Si je m’interroge sur les causes de la pauvreté, ils disent que je suis communiste."

A Varginha, le pape François a dit : "Une société qui ignore, qui marginalise et abandonne à la périphérie une partie d’elle-même, une telle société, tout simplement, appauvrit elle-même, voire perd quelque chose d’essentiel pour elle-même… Personne ne peut être mis de côté."