Opinions

Une opinion de Raphaël Jacquerye, auteur de "Tempête au Vatican" (Racines et DDB, 2000).

Que le Pape François veuille donner une autre image de l’Eglise en soulignant ses préoccupations à l’égard des pauvres, on s’en réjouit. Qu’il veuille secouer la Curie et mettre en place une nouvelle gouvernance plus synodale, on s’en réjouit. C’est une rupture heureuse avec ses prédécesseurs. Un vent nouveau souffle sur le Vatican.

Dans sa lettre d’exhortation apostolique de ce 26 novembre 2013, il n’aborde quasi pas la place des femmes dans l’Eglise, si ce n’est pour dire que "le sacerdoce est réservé aux hommes […] c’est une question qui ne se discute pas". Il convient donc de revenir sur ce qu’il a affirmé au cours des derniers mois pour connaître ses projets quant au rôle qu’il compte donner aux femmes dans l’Eglise.

Le pape François, le 6 août 2013, a fait l’éloge des femmes : "Une Eglise sans femmes est comme le collège apostolique sans Marie. […] On ne peut pas comprendre l’Eglise sans les femmes actives dans l’Eglise qui nous portent en avant. Nous n’avons pas encore fait une profonde théologie de la femme dans l’Eglise. Il faut faire une théologie de la femme." Il a également déclaré : "Elle (la femme) peut seulement faire ceci, elle peut faire cela, maintenant elle fait l’enfant de chœur, maintenant elle lit les Lectures, elle est présidente de la Caritas… Mais il y a davantage ! Il faut faire une théologie profonde de la femme. C’est ce que je pense." Dernièrement, ce 19 octobre 2013, il a avoué : "Je souffre, je vous dis la vérité, lorsque je vois, dans l’Eglise ou dans certaines organisations ecclésiales, […] que le rôle de service de la femme glisse vers un rôle de servitude."


Que des paroles...

Au risque de paraître quelque peu un trouble-fête, en ne chantant pas à l’unisson et en n’applaudissant pas à tout discours papal, j’estime que, jusqu’à présent, ce ne sont que des paroles. Les femmes, les religieuses, les théologiennes attendent aussi des gestes. Affirmer qu’il faille d’abord étudier en profondeur un dossier avant d’aller plus loin, c’est souvent le type de réponse que donne un patron à ses employés pour effectuer un classement vertical.

Une théologie de la femme ? Elle existe. Depuis les années soixante environ, des femmes, plus précisément des théologiennes, ont élaboré et élaborent leur vision des Ecritures, leur vision de leur rôle dans l’Eglise, leur vision des choses. Pourquoi dire que la première étape consiste à d’abord faire une théologie de la femme ? Si vraiment c’est une condition indispensable pour avancer, il suffit de confier à un petit groupe de théologiennes (des Américaines notamment) la tâche de préparer en trois mois un texte convaincant.

Hélas, pour le Vatican, seuls des hommes célibataires seront à même d’échafauder, après deux mille ans d’existence, une théologie de la femme. Si l’Eglise avait eu au premier siècle des dirigeants pusillanimes, elle ne serait jamais parvenue à transmettre le message de Jésus dans le monde gréco-romain.


Pourquoi ne traite-t-on pas saint Paul de féministe ?

Que l’on prenne comme exemple saint Paul. On le traite de machiste parce qu’il a écrit : "Que les femmes se taisent dans les assemblées", "que la femme soit soumise à son mari" (dans le sens de respecter le mari, mais non de lui obéir comme saint Paul ordonne aux enfants d’obéir à leurs parents). Ces phrases correspondaient à l’air du temps. Mais saint Paul n’a-t-il pas aussi admis (1 Co, 11,5) que la femme prophétise, prenne la parole en public ? N’a-t-il pas préconisé la soumission (à nouveau dans le sens de respect) mutuelle entre tous (Eph 5,21), hommes et femmes ? N’a-t-il pas impérativement ordonné (Eph 5,25) aux hommes d’aimer leurs femmes comme Jésus s’est livré pour l’Eglise ?

S’il avait ordonné aux femmes d’aimer leurs maris et d’être prêtes à mourir pour eux, alors on aurait traité saint Paul, plus que de machiste, de tyran phallocrate. Mais c’est l’inverse, l’ordre est donné aux hommes qui s’empressent aujourd’hui d’oublier ces injonctions. Pourquoi ne traite-t-on pas saint Paul de féministe ? N’a-t-il pas aussi déclaré (Ga 3,28) qu’il n’y avait plus ni homme ni femme ? Après tout, ce sont les faits qui sont importants. Saint Paul travaillait avec de nombreux collaborateurs - il en cite vingt-six dans ses épîtres - dont une dizaine de collaboratrices. Plus d’un tiers. Qui fait mieux ?

Parmi les femmes, l’on peut retenir entre autres : Damaris, Lydie, Priscille, Phebé, Marie, Tryphène, Tryphose, Nymphée, Evodia et Synché. Il a des mots très affectueux à leur égard : "Prisca et Aquilas, mes collaborateurs dans le Christ" (Rm 16,3); "Persis, la bien-aimée" (Rm 16,12); "Phébée, notre sœur, diaconesse de l’Eglise de Cenchrées… protectrice" (Rm 16,1-2), "Saluez Marie qui s’est bien fatiguée pour vous" (Rm 16,6), "Saluez Tryphène et Tryphose qui se fatiguent dans le Seigneur" (Rm 16,12); "Evodie et Syntychè m’ont assisté dans la lutte pour l’Evangile" (Ph 4,2); "Je vous recommande Phébée, notre sœur, diaconesse de l’Eglise de Cenchrées : offrez-lui dans le Seigneur un accueil digne des saints, […] aussi bien fut-elle une protectrice pour nombre de chrétiens et pour moi-même" (Rm 16,1-2). Il termine plusieurs de ses épîtres par : "Saluez-vous mutuellement d’un saint baiser."

Saint Paul parlait au monde gréco-romain qui ne donnait à la femme aucun rôle dans la cité. Ce qu’il a écrit, il a pu l’écrire parce qu’il osait aller à contre-courant. Saint Paul un machiste ? Vous voulez rire ! Pour peu que l’on étudie les épîtres, on se rend compte que c’était un révolutionnaire, comme son Maître.

Si le pape, avant de nommer de proches collaboratrices, doit élaborer une théologie de la femme, nous ne sommes pas près d’assister à des changements radicaux.

Quand l’Eglise admettra-t-elle que c’est d’abord aux femmes à définir la doctrine de la contraception, de la fécondation in vitro, de l’avortement en cas de viol ou de malformations graves et irréversibles du fœtus ? Quand admettra-t-elle que c’est aux femmes autant qu’aux hommes à déterminer la théologie des divorcés remariés, de la fin de vie…?

Le 20e siècle a été pour la femme celui de la conquête de ses droits. De nombreuses femmes sont Premières ministres ou présidentes dans leur pays. L’Eglise, plutôt que d’avoir été un phare dans le domaine des droits des femmes, a été un éteignoir. Puisse le pape François inverser la situation et lui aussi avoir de nombreuses collaboratrices. Souhaitons-lui bon courage.


Voir site www.foraladypope.org