Opinions
Une chronique de Jan De Troyer.


Avec 1,2 milliard de touristes, le vacancier à la recherche d’authenticité est devenu celui qui la détruit.

Après avoir vécu un début d’été sous l’emprise de la fièvre footballistique "Diables Rouges", nous sommes passés depuis peu à un état d’esprit plus classique pour la saison : celui du vacancier. Cela ne veut pas nécessairement dire à l’état de repos. L’ennui engendré par la prospérité nous pousse aux voyages toujours plus ambitieux et exigeants. Ceux qui se limitent aux plaisirs simples du littoral belge sont devenus minoritaires. Nous sommes toujours plus nombreux à partir vers des destinations lointaines, à la recherche de l’expérience ultime qui nous fera oublier, au moins pendant les vacances, la monotonie du quotidien. De cette façon, nous contribuons tous à l’explosion du tourisme, ce phénomène mondial qui pousse chaque année 1,2 milliard de personnes à quitter leur pays pour explorer des horizons plus ou moins exotiques. Qu’on le veuille ou non, pendant les vacances, nous sommes tous des touristes. Mais, ô paradoxe, une fois à destination, notre ambition consiste à tenter de ne pas côtoyer nos congénères. Secrètement, nous cultivons par moments l’illusion quasi sartrienne que "les touristes, c’est les autres". C’est une envie absurde, puisque la conséquence de notre désir commun de se soustraire pendant quelques jours à la banalité de l’existence fait que les escaliers de la fontaine de Trevi à Rome ressemblent de plus en plus à la tribune d’un stade de football, où il est impossible de prendre une photo sans qu’une Chinoise à la chevelure fluo ne vienne agiter sa perche à selfie dans l’image. Pour échapper à la bousculade autour du monument le plus lucratif au monde (on y repêche chaque année près de 1,4 million d’euros en petite monnaie) nous partons à la recherche du Graal contemporain : une trattoria fréquentée par les seuls autochtones.

Outre la fuite du quotidien, c’est la recherche de l’authenticité qui nous pousse à voyager, le rêve de découvrir les secrets du vrai Japon, de trouver le village berbère coupé de la civilisation, d’errer dans la savane authentiquement sauvage. On l’étale sur notre page Facebook pour faire partager l’expérience à nos amis. Ou, en fait, esprits retors que nous sommes, veut-on plutôt qu’ils nous envient ? L’utopie se transforme en chimère au passage de cette famille de lions indifférents, habitués aux touristes, à tel point qu’ils ne font même plus attention aux véhicules qui passent, nous privant du plaisir d’avoir le frisson de se sentir en danger.

La recherche de l’expérience authentique requiert le sacrifice. Deux années à l’avance, nous louons l’une des rares et coûteuses chambres dans ce lodge exclusif tout près du site de Machu Picchu. A 4 heures du matin, pour être absolument seuls dans la cité des Incas, on se balade dans un brouillard des Andes à couper au couteau, sans détecter la moindre silhouette des vestiges. Nous risquons notre vie parmi les plus hautes chaînes montagneuses du Pamir Tadjik, où les poids lourds foncent sur les routes poussiéreuses, sans la moindre considération pour les cyclotouristes. Il faut souffrir pour vivre des vacances inoubliables. Ni les guerres ni le terrorisme n’ont durablement diminué le nombre de voyages lointains. Tous munis d’une bonne conviction écologiste, nous poussons plusieurs fois par an nos valises à 4 roues dans les aéroports surpeuplés pour visiter l’autre bout de la planète. Les conséquences pour l’environnement sont évidemment catastrophiques. La pire des choses pour un joyau de la planète, c’est de se voir accorder le label "patrimoine mondial de l’Unesco". Ce lieu se videra dans les plus brefs délais des habitants normaux, incapables de payer les tarifs pratiqués par Airbnb. Les magasins pop-up de souvenirs remplaceront les boulangers et les bouchers, les bars seront reconvertis en restaurants "typiques". C’est tout le paradoxe du tourisme. Le vacancier à la recherche de l’authenticité est celui qui la détruit. En fuyant le quotidien, nous nous retrouvons dans la même logique économique que l’on voulait oublier pour quelques jours.