Opinions
Une opinion de Ruba Saleh, PhD Ichec Brussels Management School.

Au cours des dernières décennies, le monde a connu une croissance urbaine sans précédent. En conséquence, le nombre de logements inadéquats a augmenté de façon exponentielle, le changement climatique s’est aggravé, les services de base et les infrastructures se sont détériorés et la discrimination et les inégalités ont progressé. Ces défis ont contribué à rendre les villes plus vulnérables et moins humaines. Le concept de ré-humanisation de la ville, lancé pour la première fois par l’Unesco en 1998, préconise de nouveaux modèles de développement urbain durables et sensibles à la culture. En 2015, ceci a été incorporé dans le programme de développement durable à horizon 2030. Plus précisément, l’objectif 11 : "Faire en sorte que les villes et les établissements humains soient ouverts à tous, sûrs, résilients et durables" souligne que l’urbanisation dans une approche humaine et le développement sont interdépendants. En outre, le nouvel agenda urbain 2016 privilégie la promotion de la culture, le respect de la diversité et l’égalité comme les éléments clés de l’humanisation des villes.

Un des défis majeurs pour rendre les villes plus durables est de minimiser l’utilisation des ressources et la production de déchets. En adhérant aux objectifs du développement durable, de nombreuses villes s’acheminent vers l’intégration de l’économie circulaire dans leur planification et leur gestion quotidienne. L’économie circulaire prend en considération les coûts économiques, environnementaux et sociaux élevés liés à l’extraction, la transformation et l’élimination des ressources. Ses principes fondamentaux sont de préserver et d’améliorer les ressources naturelles et de les gérer efficacement; d’optimiser la valeur des produits et des matériaux dans le temps; de faire circuler les ressources au sein de l’économie dans des "boucles fermées"; d’augmenter l’efficacité du système et de minimiser la production de déchets grâce à la technologie.

En tant que métabolisme vivant, la ville a besoin de ressources naturelles pour la vie quotidienne de ses citoyens. L’approche des boucles fermées de l’économie circulaire est une réponse concrète à l’optimisation de l’utilisation des ressources. Selon la commission européenne, les bâtiments sont responsables de 40 % de la consommation d’énergie et de 36 % des émissions de CO² dans l’Union européenne, et les déchets de construction et de démolition représentent entre 25 % et 30 % de l’ensemble des déchets produits. Or, beaucoup de démolitions en vue d’une reconstruction peuvent être évitées, car l’Europe dispose d’un énorme stock immobilier de patrimoine culturel.

Pourquoi ne pas recycler et adapter le patrimoine culturel disponible ? La réaffectation du patrimoine culturel est une forme de conservation régénératrice et durable qui prolonge la vie de notre patrimoine et le préserve pour les générations futures. La réaffectation du patrimoine culturel a été reconnue par un certain nombre d’acteurs internationaux clés (parmi lesquels l’Unesco, la commission européenne, le Conseil de l’Europe et la Banque mondiale) comme moteur du développement durable. Plusieurs politiques européennes en matière de ressources ont été développées, comme par exemple les déchets, l’eau, l’efficacité énergétique, les bâtiments et les transports.

S’il n’y a pas encore de programme spécifique pour la réaffectation du patrimoine culturel dans une perspective d’économie circulaire, il existe une opportunité de lier les biens patrimoniaux aux autres ressources économiques. La réaffectation des bâtiments existants offre l’opportunité de minimiser l’empreinte environnementale et d’atteindre un développement durable. D’un point de vue culturel, elle préserve des éléments importants du patrimoine identitaire, dévoile des chapitres parfois oubliés de notre histoire et incite à la recherche et la curiosité dans l’éducation. D’un point de vue économique, les investissements dans le capital culturel créent des emplois, génèrent des revenus, attirent des investissements et des start-up créatives et innovantes. En stimulant le tourisme, ces investissements créent des retombées sur le commerce, l’horeca, les loisirs, et régénèrent le tissu urbain. D’un point de vue social, la réaffectation préserve le caractère d’un quartier en renforçant un sentiment de fierté et en engageant une communauté locale à défendre ses valeurs. D’un point de vue environnemental, la réaffectation réduit l’épuisement des matières premières, diminue les transports et la consommation d’énergie. Elle diminue également l’empreinte écologique des déchets et des sites d’enfouissement ainsi que la production d’émissions de carbone.

Non exhaustifs, les avantages en matière de durabilité décrits ci-dessus démontrent que la réaffectation du patrimoine culturel répond aux concepts de régénération, de partage et d’optimisation de l’économie circulaire, même si des recherches doivent en préciser les méthodes. En particulier, l’Ichec Brussels Management School fait partie d’un consortium dans le cadre du programme de recherche européen Horizon2020. Le projet CLIC (modèles circulaires valorisant les investissements dans la réaffectation du patrimoine culturel) est actuellement en cours pour déterminer des outils innovants en gestion, finance et gouvernance. Ceci permettra d’orienter des investissements privés vers des réaffectations profitables du tissu patrimonial ancien des villes européennes.