Opinions

Les atteintes aux autres sont perçues aujourd'hui comme infiniment plus graves et répréhensibles que nos petites turpitudes intimes

ANALYSE

Le péché est mort, vive le péché! Ainsi pourrions-nous conclure notre série d'été consacrée à l'une des plus célèbres listes de l'histoire humaine: celle de Grégoire le Grand, limitant à sept le nombre des péchés capitaux. En effet, si ceux-ci n'ont plus guère la cote dans notre société (nos pages l'ont montré à l'envi tout au long de cet été), d'autres, davantage liés à notre mode de vie, sont tout doucement en train d'émerger.

Un sondage réalisé en 1997 par la revue française «Ça m'intéresse» (1) montre notamment que les atteintes aux autres sont perçues aujourd'hui comme infiniment plus graves et répréhensibles que nos petites turpitudes intimes. Plus question, donc, de condamner la gourmandise, la paresse ou la colère. D'autres péchés, bien plus contemporains, ont fait leur apparition, tels la violence, la corruption, le fanatisme, la pollution, l'intolérance ou encore le gaspillage.

Cette liste, bien sûr, diffère sensiblement d'un individu à l'autre. Car, contrairement à nos ancêtres, nous admettons volontiers aujourd'hui qu'il existe plusieurs «éthiques» individuelles, c'est-à-dire plusieurs façons quasi équivalentes de se conduire. Grâce aux progrès de la psychologie, nous avons également une conscience beaucoup plus aiguë de la contradiction interne à tout acte humain. La frontière entre le bien et le mal n'est plus aussi claire et rassurante qu'autrefois.

UNE SOCIALISATION DU PÉCHÉ

De ces diverses listes de péchés, il est pourtant possible de dégager quelques traits communs. En se sécularisant, notre morale s'est effectivement socialisée. Des conduites telles que l'homosexualité ou la masturbation sont désormais considérés comme des peccadilles comparativement aux refus de solidarité et au gaspillage. «La modernité»

, explique le Père Roger Berthouzoz, dominicain, professeur de théologie morale à l'Université de Fribourg, «a exalté le caractère inviolable de la personne, son autonomie, sa sphère privée. Si bien qu'à notre époque, on considère que ce qui relève du domaine privé ne concerne pas l'Eglise. Par contre, nous sommes plus sensibles à notre responsabilité sociale, à la justice, à l'écologie.» (2)

Peut-on conclure pour autant que de nouveaux péchés soient apparus ces dernières années? Rien n'est moins sûr. Toujours selon le Père Berthouzot, il n'y aurait pas, fondamentalement, de nouveaux péchés, car, explique-t-il, «ce qui est en jeu, c'est toujours la relation à l'autre» . «S'il y a de nouveaux péchés, c'est parce qu'il y a une prise de conscience nouvelle de nos responsabilités, notamment dans les relations Nord-Sud, ajoute-t-il. La mondialisation crée des liens qui peuvent entraîner de profondes injustices et des structures de péché.»

Ce phénomène, en fait, n'est pas nouveau. L'ordre de gravité des péchés n'a cessé de changer au cours de l'Histoire. Ainsi, par exemple, jusqu'au XIXe iècle, il ne se trouva que très peu de moralistes pour dénoncer la traite des Noirs, alors que nous considérons aujourd'hui cette activité comme un crime monstrueux.

Il est d'ailleurs fort probable que nos petits-enfants ou arrière-petits-enfants se gausseront de nous, dans cinquante ou soixante ans, quand ils découvriront nos propres listes de péchés capitaux. Mais, loin de nous attrister, cette pensée devrait nous réjouir. Ne serait-il pas plus inquiétant, en effet, de voir les êtres humains s'accrocher désespérément à une liste périmée, sous prétexte qu'elle aurait traversé les siècles et traduirait parfaitement et définitivement notre nature profonde?

© La Libre Belgique 2001