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A l'élection présidentielle de dimanche s'ajoute le référendum qui décidera de l'acceptation ou du rejet de la privatisation de la gestion de l'eau. Des échéances aux enseignements nombreux.

Historien, professeur en relations Nord-Sud à l'IHECS

Le choix que feront les Uruguayens ce 31 octobre -lors de l'élection présidentielle et du référendum qui décidera de l'acceptation ou du rejet de la privatisation de la gestion de l'eau- donnera sans doute une indication forte à d'autres Etats placés devant des choix analogues. La présidence, détenue depuis presque deux siècles par les partis traditionnels Blancos et Colorados pourrait, cette fois, échoir à Tabaré Vzquez, candidat du Frente Amplio (union de la gauche et démocrates-chrétiens), partisan d'un marché commun avec les Etats voisins. De même, il semblerait qu'une majorité se prononce en faveur de la gestion publique des énormes ressources aquifères récemment découvertes sous les territoires de l'Argentine, du Brésil, du Paraguay et de l'Uruguay. Les Uruguayens demeurent ainsi un des rares peuples -peut-être le seul- qui a pu débattre et prendre une décision démocratique sur la question des privatisations.

Quelque peu apparenté à la Belgique au moment de sa naissance, l'Uruguay a été un des premiers Etats au monde à se doter d'institutions démocratiques. Au début du XXesiècle, alors que fleurissent les exportations et qu'affluent les vagues d'immigrants italiens et espagnols, les classes moyennes naissantes portent au pouvoir le journaliste républicain José Batlle y Ordoez. Celui-ci va entreprendre des réformes démocratiques et sociales exceptionnellement avancées pour l'époque. Son gouvernement crée des entreprises publiques prenant en charge l'électricité, les chemins de fer et les entrepôts frigorifiques; il nationalise deux banques privées; il reconnaît le droit à la syndicalisation et à la grève et impose la semaine des six jours, tout comme les congés de maternité et la protection des mineurs. En même temps, il développe un important réseau d'établissements d'enseignement secondaire et supérieur, gratuits et de qualité. Enfin, une nouvelle Constitution proclame l'abolition de la peine de mort et le suffrage universel. Dans le sillage de ces traditions démocratiques va s'instaurer le droit d'annuler une loi par référendum, qui peut être convoqué dès qu'un quart du corps électoral (environ 600000 personnes) le demande.

Le premier référendum sur cette question aura lieu en 1992, quand le Fond monétaire international conditionne des prêts à l'Uruguay à la privatisation de l'Administration nationale des télécommunications (ANTEL), entreprise publique créée en 1931 qui versait pourtant régulièrement ses bénéfices à l'Etat. L'exigence de privatiser à outrance, surtout les télécommunications, relevait alors d'une politique généralisée du FMI, juste avant l'utilisation massive des téléphones portables et d'Internet. Comme de nombreux gouvernements celui de l'Uruguay se soumet et annonce la privatisation d'ANTEL, après avoir privatisé la compagnie aérienne nationale et le système des pensions publiques.

Les défenseurs des entreprises publiques réunissent les signatures requises pour convoquer un référendum. Après un débat animé, le résultat du vote est sans appel: 72pc des 2,4 millions d'électeurs s'opposent à la privatisation des télécommunications.

Paradoxe de notre temps, cette écrasante majorité ne se retrouve pas dans les élections présidentielles; les candidats conservateurs sont arrivés en tête lors des quatre derniers scrutins. Ce qui veut dire que plus de 20pc de l'électorat votent contre la privatisation lors des référendums mais choisit des présidents «privatiseurs». Ceci s'explique peut-être à cause du poids de la tradition familiale: pour des familles qui votent Colorados depuis plusieurs générations, il est inimaginable d'accorder son soutien à d'autres candidats. La deuxième raison est le «marketing politique», qui consiste parfois à dissimuler sciemment les véritables options d'un candidat.

Douze ans après le référendum, les résultats d'ANTEL sont plus que corrects. Le nombre de lignes fixes est passé de 400000 en 1995 à plus d'un million aujourd'hui. Les bénéfices ont permis d'atténuer la dure situation que vivent beaucoup d'Uruguayens: en 1999, par exemple, ANTEL a eu des revenus s'élevant à 742 millions de dollars, un bénéfice de 202 et un apport à l'Etat de 145. Par ailleurs, le service est certainement plus efficace que les lignes privatisées des pays voisins, notamment en Argentine, où téléphoner coûte plus cher et où les pannes sont fréquentes.

Malgré ces données, les partisans de la privatisation s'acharnent. En 2000, alors que l'Uruguay souffre de l'impact des crises brésilienne et argentine, pays destinataires de la plupart de ses exportations, le président Luis Batlle annonce un plan de privatisation des raffineries de combustible, de l'électricité, de l'eau potable et des téléphones mobiles, «afin, dit-il, de placer le pays dans le premier monde». Mais les éventuels acheteurs exigent plus. Arturo Porzecanski, président de la banque ABN Amro, qualifie ces réformes de «timides», ajoutant que «la valeur des entreprises publiques a diminué. Les étrangers savent qu'il sera difficile de les échanger ensuite, s'ils n'en ont que des portions minoritaires». Sur le même registre, le FMI préconise une politique aux antipodes du résultat du référendum de 1992: «la privatisation des entreprises appartenant à l'Etat doit devenir une priorité.»

Le gouvernement s'incline: il privatise le terminal de containers du port, ainsi que l'aéroport. En 2002, il doit cependant arrêter la privatisation totale de la téléphonie mobile, alors qu'un nouveau référendum se prépare. En 2003, la Centrale syndicale prend la tête de l'opposition à la privatisation de la raffinerie de pétrole et recueille les signatures nécessaires à la convocation d'un nouveau référendum. Cette fois, 62pc des électeurs votent l'abrogation de la privatisation, au grand dam du géant pétrolier REPSOL, qui se préparait à en acquérir les actifs.

Nous ne pourrons jamais savoir ce qu'il serait arrivé si d'autres peuples, du Nord et du Sud, avaient eu l'occasion de se prononcer sur la pertinence des privatisations, du moins les plus importantes.

Par contre, nous savons que le seul qui ait pu s'exprimer sur cette question fondamentale a émis un avis catégorique. Ne serait-il pas bénéfique pour la démocratie d'inclure, comme en Uruguay, les droits de peuples à se prononcer directement sur les grandes décisions?

© La Libre Belgique 2004