Le photographe et la Vierge
Parasiter le moment vécu pour immortaliser son image : voilà une des dérives de notre époque… Tout l'inverse d'une réelle présence à la vie, en toute discrétion. Une chronique d'Eric de Beukelaer
- Publié le 13-08-2014 à 21h06
- Mis à jour le 15-08-2014 à 09h11
Parasiter le moment vécu pour immortaliser son image : voilà une des dérives de notre époque… Tout l'inverse d'une réelle présence à la vie, en toute discrétion. Une chronique d'Eric de Beukelaer.
Il y a quelque temps, je célébrais un mariage et - comme souvent - les fiancés avaient fait appel à un photographe. L'art du métier veut que moins le photographe est vu, plus il fait preuve de professionnalisme. Notre jeune homme n'était apparemment pas un grand professionnel, car durant toute la liturgie, on ne vit que lui. Tel un paparazzi devant les marches de Cannes, il prenait la pose au pied de l'autel pour copieusement mitrailler le couple et l'assemblée. Sa longue chevelure ondulante m'empêchait même parfois d'entrevoir les futurs époux. Je ne lui fis aucune remarque, car il croyait bien faire et ne semblait pas gêner les fiancés. Cependant, je ne pus m'empêcher de penser qu'il y avait là comme un symbole de notre époque : parasiter le moment présent pour immortaliser son image. Notre maîtrise technique donne l'illusion de pouvoir capturer les instants les plus importants de notre vie. Au lieu de quoi, nous ne les vivons souvent plus qu'à travers l'œil du photographe. Telles ces hordes de touristes qui sillonnent le monde, avec pour seule ambition et satisfaction de ramener des centaines de photos souvenirs.
L'Esprit Saint agit dans nos vies selon une logique inversée. Jamais Il ne capture l'événement. Sa divine signature est, par contre, de nous y rendre davantage présents.
Je pense à ce prêtre, croisé dans un diocèse voisin. Avec son vieux pull trop long, ses grosses sandales et cette croix qui lui pendouillait de travers autour du cou, il ne faisait rien pour attirer l'attention, ni même la sympathie. Bref, tout le contraire du look "cool et dynamique" de mon jeune photographe. Pourtant, quand au cours de l'Eucharistie, je revis ce confrère revêtu de l'aube et de l'étole, son mode de présence m'impressionna. L'Esprit lui donnait de pleinement habiter les gestes sacrés qu'il posait. Et cela se sentait.
Ainsi Marie. Que sait-on de la mère du Christ - si ce n'est qu'elle fut présente de tout son être, au cours de l'Annonciation, à la Crèche, sous la Croix, lors de la Pentecôte et jusqu'à son Assomption à la fin de sa vie terrestre ? "Marie gardait toutes ces choses, et les méditait dans son cœur." (Luc 2,19) Aujourd'hui encore, si l'aura de la Vierge est tellement puissant auprès des croyants, c'est parce qu'ils sentent intuitivement - et souvent confusément - que cette "bonne mère du Ciel" se rend présente à ce qu'ils vivent, partageant leurs joies et leurs misères.
Dans une des églises de Liège, où je célèbre régulièrement, il y a une statue de style gothique de Marie, que j'aime beaucoup. Son visage est tourné vers la droite et elle sourit. Au début, cela m'amusait de penser que - là où on l'avait placée - ce regard fixait la porte des toilettes. Je l'avais surnommée intérieurement "Notre-Dame des Waters".
Jusqu'au jour, où - en célébrant l'Eucharistie - j'aperçus à quelques minutes d'intervalle, plusieurs sans-abris qui profitaient de l'office pour se glisser dans l'église, afin d'utiliser ses commodités. Cheveux huileux et vêtements mal assortis, ces pauvres rasaient les murs de l'édifice, afin de ne pas attirer l'attention des paroissiens. Il n'y avait donc que moi, le regard tourné vers l'assemblée, qui pouvait observer leurs déplacements - avec la tête baissée et la démarche gênée de ceux qui se sentent intrus. C'est là que je compris que le sourire de la Vierge leur était tout particulièrement destiné.
Marie veillait maternellement sur ces pratiquants de l'ombre, qui n'en sont pas moins des enfants de Dieu. Aucun photographe ici, pour immortaliser la scène. Fort heureusement, d'ailleurs. Mais une douce présence au parfum de l'Esprit. Alors, tout en poursuivant la célébration dominicale, monta intérieurement en moi cette simple prière : "Je vous salue, Marie…"
Chroniqueur Blog : http://minisite.catho.be/ericdebeukelaer
