Le point de vue de FRANÇOISE COLLIN

Publié le - Mis à jour le

Opinions

FRANÇOISE COLLIN,

écrivain philosophe (1)

Le féminisme, qui a connu une explosion spectaculaire dans les années 70 -je me souviens de la fondation aventureuse des «Cahiers du Grif» en Belgique, en 1973- n'a cessé depuis de se développer par des voies diverses, politiques, sociales, théoriques, focalisant périodiquement l'attention sur des points déterminés qui en sont les symptômes les plus visibles mais ne l'épuisent pas. Formulés, au départ, par une minorité qui fut souvent stigmatisée, ses enjeux ont été peu à peu assumés par l'ensemble de la société, relayés pour partie par les politiques, et entérinés par les savoirs, y compris universitaires, pourtant des plus résistants au départ.

Celles qui ont provoqué cette évolution sont partagées entre l'optimisme et le pessimisme. Les progrès sont, en effet, tout à la fois spectaculaires et lents car, d'une part, l'action entreprise est d'envergure et, d'autre part, des éléments nouveaux ou insoupçonnés au départ viennent constamment entamer les avancées. Ainsi, on ne peut manquer de relever, par exemple, que la revendication initiale des femmes à la maîtrise de la maternité, par la contraception et l'avortement, qui souleva tant de protestations indignées, est depuis longtemps doublée en toute impunité par des manipulations génétiques autrement problématiques. Que la libération sexuelle acquise n'a pas endigué, au contraire, l'exploitation prostitutionnelle. Que ni le travail ni le salaire ne sont égaux. Et que la parité est faite de disparités.

La structure de domination d'un sexe par l'autre ne comporte pas de «cause» identifiable et déterminante qu'il suffirait d'atteindre pour ébranler tout l'édifice. C'est en chacune de ses articulations qu'elle doit être analysée et contestée. Le féminisme n'est donc pas et ne se figure pas comme une révolution ponctuelle: il ne lui suffit pas de couper une tête pour s'accomplir. C'est plutôt un «mouvement» comme il s'est désigné lui-même -le «mouvement de libération des femmes» : mouvement polymorphe qui procède par avancées diverses et qui appelle les initiatives privées autant que publiques. N'étant pas l'application d'une doctrine systématique, il s'invente et se réinvente à chaque moment et sa progression lui fait affronter constamment de nouveaux risques. Il suscite, dans chaque conjoncture, une confrontation des opinions conduisant à un jugement et à une décision.

Les enjeux sont, en effet, complexes et discutés par les féministes elles-mêmes, partagées entre différentes orientations philosophiques et politiques -différentes «écoles». S'agit-il, en effet, de faire en sorte que les femmes deviennent «des hommes comme les autres», s'alignant sur le modèle social masculin identifié à l'idéal humain ou bien de contester et de redéfinir celui-ci en nouveaux termes, et comment? S'agit-il de viser une égalité des différents ou une égalité des mêmes?

On ne s'étonnera pas de ce que, à partir d'un accord général sur la lutte contre les injustices et les inégalités, des débats aient lieu quant aux conceptions du changement et aux décisions à prendre. Ce n'est pas une faiblesse mais au contraire une force du féminisme: on a, en effet, cessé de penser qu'il existe une représentation idéale de la société dont il suffirait de mettre les moyens en oeuvre.

Il est certain que, en une ou deux générations, les femmes sont devenues, au moins dans nos sociétés occidentales, plus responsables de leurs existences même si les inégalités demeurent et peuvent même prendre de nouvelles formes qu'il s'agit chaque fois d'analyser et d'affronter. La «domination masculine» (Bourdieu) subsiste structurellement mais au moins est-elle devenue une question publiquement reconnue et partagée. Elle ne concerne pas la seule société occidentale mais traverse les cultures et les frontières. La dénonciation du sexisme de l'autre risque cependant toujours de cautionner un certain racisme: on ne saurait y être assez attentif.

© La Libre Belgique 2005

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