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Récemment, l’apparition du nouveau parti politique LiDé (Libéral Démocrate) sur la scène politique wallonne a fait la Une de toute la presse francophone. Tout en ouvrant large les colonnes des journaux aux thèses de son président, Rudy Aernoudt, de nombreux journalistes n’ont cependant pas manqué de souligner le côté caricatural des thèses de LiDéet ses résonances populistes. Ces résonances auront-elles un écho dans la population wallonne ? A l’approche des élections prochaines, les électeurs mesureront-ils les risques du populisme ?

Les péripéties internes au Mouvement réformateur révèlent l’attrait que peuvent avoir les effets de séduction du populisme en période électorale. La recrudescence des mouvances populistes dans l’Union européenne, avec l’apparition de mouvements tels que la Ligue du Nord de Bossi en Italie, le FPO de Jorg Haider en Autriche, l’Union démocratique du centre de Christophe Blocher en Suisse, la liste Pin Fortuyn aux Pays-Bas, la liste Dedecker en Flandre, etc., invite à ne pas minimiser le problème et à démonter ses mécanismes.

En quoi consiste le populisme ? En science politique, la plupart des travaux le définissent comme "un mouvement d’idées qui s’en prend au fonctionnement des institutions politiques en vigueur dans des démocraties représentatives en critiquant ses élites sur base de propos simplificateurs ou de clichés qui ne reflètent pas correctement la réalité ou la déforment. Il est souvent incarné par une figure charismatique qui sait séduire le peuple et qui est portée par un parti politique acquis à ses idées".

Le populisme se développe dès lors selon une double logique : une logique d’inclusion qui consiste à s’adresser au peuple en vue de le rassembler autour de thèmes mobilisateurs, et une logique d’exclusion qui consiste à cibler des ennemis dans la classe politique et de les accuser d’être à l’origine de tous les maux de la société. Le président de LiDé ne fait pas autre chose lorsqu’il stigmatise tout à la fois le trop grand nombre de fonctionnaires, les chômeurs de longue durée comme s’ils étaient coupables de leur situation de non-emploi, le copinage au sein des partis politiques dans la nomination des fonctionnaires, etc. Il met aussi à mal la solidarité interpersonnelle en affirmant sans nuance que "le grand drame de la Wallonie, c’est que ceux qui travaillent doivent porter la charge de tous les autres", balayant ainsi le principe d’équité sociale qui est un des fondements de la construction de l’Union européenne.

Parce qu’il s’agit d’un populisme de droite, LiDé identifie clairement ses "ennemis" à gauche, à savoir le Parti socialiste rendu seul responsable de la "mauvaise" gouvernance wallonne, et les syndicats accusés d’entretenir le chômage pour s’enrichir. La critique de LiDé procède d’une approche parcellaire du fonctionnement de nos institutions. Elle ne tient pas compte des deux mécanismes de base qui déterminent les modalités de décision du gouvernement wallon : le multipartisme et la règle de la collégialité qui bloquent toute possibilité hégémonique d’un partenaire gouvernemental quelle que soit son appartenance philosophique.

Avec le multipartisme, la gestion politique ne peut être soumise à la suprématie d’un seul parti durant une ou plusieurs législatures. Les responsabilités gouvernementales sont nécessairement partagées entre les différentes formations politiques au pouvoir et la responsabilité concrète d’une formation politique se doit d’être appréciée en fonction de sa participation gouvernementale effective. Le principe de la collégialité, quant à lui, est la pierre angulaire de la gouvernance wallonne : les décisions gouvernementales sont prises selon la procédure du consensus, sous réserve des délégations accordées aux ministres. Dès lors, chaque décision engage la coresponsabité de chacun des ministres. Or l’examen de la participation des partis politiques aux différents gouvernements wallons de 1979 à 2006 indique que si le PS a participé au gouvernement wallon pendant 24 années, soit près de 92 pc de la durée d’existence du gouvernement wallon, le PSC/CDH y a participé pendant 21 ans, soit près de 81 pc de la durée. Le PRL n’est pas en reste avec ses douze années de participation gouvernementale, soit près de 46 pc de la durée d’existence du gouvernement wallon. Le schéma caricatural d’une Wallonie gouvernée par un seul parti qui décide de tout pose la question de ce qu’ont fait les autres partis quand ils participaient au gouvernement.

De même, le président de LiDé s’en prend aux syndicats en affirmant qu’ils gouvernent la Wallonie et que la gestion des dossiers de financement du chômage est le fond de commerce des syndicats, poussés en cela à maintenir les chômeurs au chômage. Par ces affirmations, le président de LiDé pourrait faire oublier la nature profonde du syndicalisme et balayer les principes de base de la démocratie économique et sociale mise en place en 1948 suite au pacte social signé en 1944 entre le patronat et les syndicats. Il est utile de rappeler que la décision de continuer à confier aux syndicats la mission de gérer le paiement des allocations de chômage financé par les caisses de cotisations de chômage versées par les travailleurs fait partie de ce pacte.

Les syndicats des travailleurs, mais aussi les organisations patronales sont avant tout des groupes de pression qui défendent légitimement les intérêts des catégories sociales qu’ils représentent. Plus fondamentalement, ils sont aussi des acteurs de la concertation indispensable pour assurer plus d’équité et une meilleure cohésion économique et sociale en Wallonie.

Quelles leçons pouvons-nous tirer de cette intrusion du populisme en Wallonie ? Cette mouvance populiste n’émerge pas "ex nihilo". Le populisme des temps modernes trouve son terreau dans les dysfonctionnements de la démocratie représentative. Plusieurs sociologues de grand renom du début du XXe siècle, et tout particulièrement Robert Michels et Max Weber, ont identifié les faiblesses de la démocratie représentative, sans pour autant remettre en question l’idéal démocratique. Robert Michels, en énonçant sa fameuse "loi d’airain de l’oligarchie", avait mis en lumière la tendance des structures politiques à devenir une fin en soi, à se bureaucratiser et par là même à se déconnecter du peuple et de ses aspirations.

A la même époque, Max Weber identifiait un conflit permanent entre démocratie et bureaucratie, qui selon lui allait s’intensifier dans les nations modernes. Mais il estimait que cette tension entre la démocratie et la bureaucratie pouvait être source de liberté comme de despotisme, et que "seule la force des valeurs morales parviendra peut-être à éviter que cela n’évolue vers une forme de rationalisation bureaucratique plus complète et même plus totalitaire".

En fait, le populisme envoie toujours un message à la classe dirigeante, en l’occurrence à la classe politique qui est la première visée. Il est donc essentiel que celle-ci réponde non pas à la critique de LiDé, mais à l’interrogation soulevée par l’émergence de cette dynamique populiste et qu’elle définisse les réformes qu’elle compte mettre en œuvre pour amplifier la transparence, la gouvernance citoyenne et l’éthique en politique.

Le populisme nécessite aussi toute notre attention en tant que citoyens, surtout dans le contexte de crise économique actuel qui touchera toutes les couches de la population avec le risque de réanimer des tensions interpersonnelles et sociales vives, comme ce fut le cas dans les années 30 après la crise boursière. Parviendrons-nous dans le nouveau contexte de crise économique à maintenir le cap dans la direction d’une société plus citoyenne et plus solidaire ? Il ne suffit pas de l’espérer. Nous devrons le vouloir en initiant des réformes structurelles importantes de notre système économique mais aussi de notre démocratie représentative. La démarche populiste "dualise" à l’extrême la société alors qu’à l’heure actuelle nous avons surtout besoin de solidarités nouvelles, qu’elles soient interpersonnelles, intergénérationnelles et multiculturelles, pour faire face aux mutations d’un monde de plus en plus interdépendant et globalisé.