Opinions

Philosophe

Les élections communales d'octobre vont leur train : agitation au sein du gouvernement fédéral, supputations sur de nouveaux équilibres à l'échelle du pays, travaux d'intérêt local réactivés, guérilla communautaire... Rien de neuf si ce n'est une percée du chancre présidentialiste. Dans "L'actualité communale" du 22 septembre, on lit ces lignes : "Dans le but de renforcer le rôle de l'électeur, sera bourgmestre le candidat qui totalise le plus de voix de préférence sur la liste la plus importante parmi celles qui composent la majorité communale. Il s'agit donc d'une désignation de plein droit, automatique. Le conseil communal se limitera dorénavant à prendre acte des résultats des élections et des majorités constituées sur cette base [...] Cette formule d'une élection de plein droit du bourgmestre introduit dans notre régime politique des éléments qui se rapprochent du système présidentiel. Notre démocratie représentative avait pourtant ceci d'assez lisible pour le citoyen : les électeurs choisissent des représentants qui constituent le pouvoir législatif (parlement ou conseil communal), et celui-ci désigne l'exécutif (gouvernement ou collège)".

Ce texte nous permet d'opposer aux commentaires louangeurs qui ont accompagné cette mutation institutionnelle une critique fondamentale. L'élection de plein droit du bourgmestre est-elle un progrès de la démocratie ? Je ne le crois pas.

La démocratie représentative ?

La démocratie représentative a certes des défauts multiples. Déjà Jean-Jacques Rousseau déniait à celle-ci toute valeur. Comment, disait-il en substance, accepter que les citoyens s'en remettent à des tiers pour décider à leur place. L'idéal serait, effectivement, que tous délibèrent sur tous les problèmes. On peut imaginer que de petites communautés le fassent. Mais en fait (et en théorie), un tel système est inapplicable. La dimension des collectivités, l'impossibilité que tous les citoyens soient toujours disponibles, le danger d'une décision prise sur le coup de l'émotion et le problème des compétences constituent des obstacles insurmontables. De plus, les citoyens, en fonction de leurs intérêts et de leurs idéologies, ont a priori des vues différentes sur la manière de gérer leurs affaires. Le rôle des partis n'est-il pas de rassembler les citoyens en groupes de convictions diverses, voire opposées, tout cela en refusant la violence ? Cette évidence, la nécessaire existence des partis pour organiser la compétition des idées et les projets propres à les réaliser, est un des critères les plus sûrs pour distinguer le régime démocratique des autres.

Schématiquement, l'activité démocratique consiste à négocier de manière continue entre les divergences d'intérêts et à prendre à la majorité des solutions toujours provisoires. Pour cela, il faut que ceux qui négocient représentent quantitativement les différents courants. Le Parlement est le lieu où ils s'expriment avec leur poids respectif par le biais de leurs représentants. S'il n'y a pas d'accord, la majorité tranche. Préfère-t-on que ce soit la minorité qui décide ? Quant à l'argument d'une dictature de la majorité, il ne vaut pas puisqu'à travers le débat permanent et l'examen des conséquences des décisions prises, les électeurs seront toujours à même de confirmer la majorité ou d'en changer.

Et le présidentialisme ?

La grande avancée démocratique a consisté, d'une part, à ne plus occulter derrière une façade d'unanimisme le fait que nos sociétés sont conflictuelles et, d'autre part, à refuser la violence pour imposer telle ou telle solution. Le présidentialisme contourne la reconnaissance de nos divergences. Au nom d'un intérêt général dont il serait le porte-parole et le bras exécutif, il prétend réconcilier les contraires dans tous les cas de figure : à l'échelle nationale, régionale ou communale. C'est vrai aussi à l'échelon des partis. Pour ce faire, on substitue aux assemblées délibératives - ou on place au-dessus d'elles - un pouvoir qui se veut fédérateur. Le président est, tout à la fois, choisi par une fraction de la population et celui qui parlera au nom de tous, une fois élu. Sa force est double. D'une part, elle réside dans sa légitimité. N'est-il pas élu démocratiquement ? D'autre part, il est élu par le peuple tout entier alors que chaque député ne représente qu'une fraction de l'opinion, celle qui l'a désigné. Quant au Parlement, il représente la somme des divergences. Dans ces conditions, l'assemblée des élus est en position de faiblesse. Deux cas de figure se présentent alors. Soit l'assemblée est majoritairement du même bord que le président et elle devient une chambre d'enregistrement; soit elle est de bord opposé et les deux légitimités issues du scrutin démocratique s'annulent.

Les partis aussi sont tentés par le présidentialisme. Certains ont même franchi le pas. Or les partis ne valent que s'ils sont des associations de citoyens qui, sur la base d'un projet (ou d'une idéologie), s'efforcent de faire valoir leur point de vue. On critique beaucoup la "particratie", elle est un danger, mais il faut voir ce qu'elle signifie. On ne rejette pas le fait que des citoyens se rassemblent pour promouvoir un projet, sinon où serait la démocratie, mais bien parce les instances des partis ont tendance à tout régenter, d'en faire un métier et non une vocation, de s'installer à demeure, d'imposer les candidats et surtout "d'encadrer" la discussion jusqu'à l'étouffement. Les congrès sont du tout cuit. Et couronnement de cette dérive, on élit un "chef". Il est élu par la base mais en dehors d'une véritable discussion politique. Il est vrai que l'affadissement des idéologies et le sentiment diffus mais réel que de vrais changements sont irréalisables, facilitent cette dérive. Le président est, à la fois, acteur et symbole du parti. Souvent, c'est à cela que se limite le parti dans notre univers médiatique et donc dans la conscience de beaucoup. Sans compter que la permanence de certains "petits chefs" à des niveaux de pouvoirs intermédiaires entraîne des abus qui se confondent parfois avec des malversations. Pour lutter contre la vague du présidentialisme, il faut donc ranimer la démocratie et le débat d'idées au sein des partis. Ce n'est difficile que parce que nos maîtres à penser le décrètent.

Décrypter le présidentialisme

Depuis toujours, la démocratie a douté d'elle-même. Longtemps, les extrêmes de gauche et de droite l'ont rejetée. Pour la gauche marxiste-léniniste, la démocratie est "formelle", c'est-à-dire qu'elle est le paravent derrière lequel la bourgeoisie (comme pouvoir oppresseur grâce à la possession des moyens de production) défendait ses privilèges. Bref, un marché de dupes. La droite extrême, elle, a varié dans ses motifs d'exécration. Elle fut d'abord traditionaliste, puis nationaliste, puis fasciste (l'ordre et une défense identitaire par la violence).

Aujourd'hui, le présidentialisme fédère d'une certaine façon ces deux extrêmes. La démocratie, elle aussi, se laisse prendre aux charmes trompeurs du présidentialisme. Pourquoi ? D'une part parce qu'elle est débat permanent, parce qu'elle accepte de se tromper, parce qu'elle est prête à s'ouvrir au grand large (et à ses dangers ou ses incompréhensions); d'autre part, parce qu'elle n'a plus de grands projets, parce qu'elle voit poindre des dangers qui lui paraissent imparables, parce que en quelque sorte, elle s'ennuie... Voilà qu'elle cherche un sauveur d'elle-même. Cela va jusqu'à la caricature. Aujourd'hui, toute la France ne parle que des élections présidentielles. Hommes ou femmes politiques ne valent que s'ils ont "un destin national". Triomphe de l'égotisme ! Chez nous plus modestement, en Wallonie, au-delà des partis, on votera dans les communes pour un homme. Certes, nous sommes loin des ravages du présidentialisme français. Mais si nous ne prenons pas garde, demain nous trouverons normal de donner à tous les échelons du pouvoir un chèque en blanc à un chef... sur sa bonne mine.

(1) Jérôme Grynpas anime notamment des "parloirs et leçons de philosophie" sous le titre "Enfin de la philo !" durant cet automne. Premiers rendez-vous les 10 octobre (Aux origines du mosaïsme ancien) et 24 octobre (Qu'est-ce que philosopher ?). A l'Espace Rabin, 52 rue de l'Hôtel des Monnaies à 1060 Bruxelles. Rens : 02.543.02.70. ou Email info@cclj.be

Email jerome@grynpas.net

© La Libre Belgique 2006