Opinions Face à l’enjeu de la Coupe du monde, le Qatar a le souci de montrer une image positive des 80 % d’étrangers qui y vivent et y travaillent.

Une opinion de Sébastien Boussois, docteur en sciences politiques, chercheur et enseignant en relations internationales.

Il semble que l’enjeu de la Coupe du monde de football 2022 qu’il organise, et la montée des critiques concernant les conditions de travail des ouvriers des stades, ait aidé le Qatar à avoir un nouveau cheval de bataille : installer l’embryon d’un droit du travail inexistant dans la région dans son propre pays. Se fixer sur Doha c’est oublier que pas un pays tout autour n’est plus à la pointe.

En plein retour en force sur la scène mondiale alors que son rival saoudien est en pleine tourmente, le Qatar serait alors le pionnier en la matière parmi les autres pays du Conseil de coopération du Golfe (CCG). Les dernières mesures annoncées depuis plusieurs semaines sont la preuve d’une volonté de moderniser l’Émirat et progressivement de montrer une image positive des 80 % d’étrangers qui y vivent et y travaillent. L’essentiel est bien le mouvement vers lequel tend le pays alors qu’aucun pays voisin, pas plus le Koweit, que les Émirats arabes unis ou l’Arabie saoudite, ne bouge sur ce dossier.

Après l’abandon partiel de la "Kafala" en 2016, ce système de parrainage du travailleur étranger par son employeur, le Qatar a cherché à faire évoluer les droits du travailleur. Jusque-là, ce dernier dépendait du bon vouloir de son parrain qui en était alors juridiquement responsable sur tous les plans. Avec l’arrivée de l’Organisation internationale du travail en avril 2018 avec laquelle Doha travaille en étroite collaboration, une réglementation est en cours d’élaboration, même si les mauvaises pratiques perdurent. Ce sera justement un des objectifs du Bureau : créer le droit et le faire appliquer.

Avec tous les projecteurs braqués sur lui jusqu’à au moins 2022, le Qatar n’avait pas d’autre choix et ne peut rien cacher. En accord avec la stratégie de développement du pays, la Qatar National Vision (1) qui vise à diversifier l’économie, l’Organisation internationale du travail (OIT) compte mettre en place garanties, assurances, horaires, contrats aux normes internationales et protection globale des salariés. Les pays voisins seraient probablement obligés de finir par suivre.

Dernière annonce en date : la possibilité pour un certain nombre d’expatriés par an de bénéficier et de la nationalité et du titre de séjour permanent. Cela répond à une poursuite de la stratégie de développement de Doha en matière d’éducation et d’attraction des cerveaux. Longtemps, les pays du Golfe ont pâti de leur niveau scolaire et académique. En attirant à eux les plus grandes universités, ils sont devenus les meilleurs de la région. Et le Qatar a compris qu’au-delà de la Qatar Fundation qui regroupe de très grandes succursales d’établissements universitaires étrangers (2), il devait inciter un certain nombre d’expatriés cadres et professions intellectuelles supérieures à rester au pays pour en faire bénéficier leurs compétences et expertises. Le décret précise toutefois que cela s’appliquera aux résidents depuis 20 ans, qui auront œuvré au développement du pays. Ils pourront ainsi devenir propriétaires, profiter de nombreux avantages en matière de transports et de sécurité sociale. À ce stade-là, les personnes directement concernées sont bien les personnes d’un certain standing et niveau de diplômes, mais cela pourrait évoluer progressivement. Aucun pays du Golfe ne proposait jusque-là de tels avantages pour des citoyens résidents mais non ressortissants. C’est probablement un profond changement de société qui s’annonce.

--> (1) https ://www.mdps.gov.qa/en/qnv/pages/default.aspx

(2) Virginia Commonwealth University in Qatar, Weill Cornell Medicine-Qatar, Texas A&M University of Qatar, Carnegie Mellon University in Qatar, Georgetown University in Qatar, Northwestern University in Qatar, HEC Paris in Qatar, et UCL Qatar.


A ce même sujet, Amnesty International dénonce

Mercury MENA , entreprise d’ingénierie participant à la construction d’infrastructures pour la Coupe du monde de football 2022, a profité du système de parrainage tristement célèbre au Qatar, afin d’exploiter de nombreux travailleurs migrants. L’entreprise n’ayant pas versé les milliers de dollars dus à ses employés en salaires et en prestations, ceux-ci se sont retrouvés bloqués là-bas sans le sou. Amnesty demande au gouvernement du Qatar de veiller à ce que ces ex-employés reçoivent l’argent qu’ils ont gagné et de réformer en profondeur ce système qui permet à de nombreuses entreprises d’exploiter les travailleurs migrants.