Opinions

Citoyen congolais

Un monsieur, grand et bien charpenté, rien de plus dans les mains, qu'un minuscule bout de papier, sur lequel était noté le numéro du siège qui lui était destiné -dans l'avion- arrive, lentement, à ma hauteur, me demande passage, et... s'assoit à ma droite. Calme et pensif. Pas l'air malade. Une sorte d'angoisse, mêlée de mélancolie, me semblait l'habiter. Pour m'assurer de l'opinion que je commençais à me faire de lui, je risque une paternelle salutation.

Il lève le front, me regarde droit dans les yeux et, répond, respectueusement, à mon salut. Il avait certainement remarqué que je l'observais depuis qu'il s'était assis, bien qu'il tenait le front baissé et les yeux rivés à ses genoux; un coup d'oeil en biais, documente bien. Ces attitudes-là, parlent et lèvent discrètement un coin du voile étendu imparfaitement sur une âme torturée. Pour mieux m'approcher de son âme, l'inévitable et agaçante curiosité des plus de 65 ans m'étreint et, je pousse mon investigation:

-D'où es-tu en Afrique? que je demande.

Cette astuce m'avait souvent servi au cours de mes voyages. C'est une passerelle qui permet, à qui sait l'emprunter, à mettre pied dans le domaine de la personnalité du prochain, sans rencontrer un affrontement, et se voir accueillir avec gentillesse.

-De la République démocratique du Congo, qu'il répond.

Le dialogue s'engage. D'abord, correctement en français. Ensuite, fraternellement en lingala. Enfin, amicalement, en usant les deux langues simultanément. Nos langues se délièrent et nos coeurs s'ouvrirent, réciproquement. Africanité!

-Moi de Kinshasa et je rentre, que je dis.

-Moi aussi je suis de Kinshasa... je suis refoulé, dit-il.

-Passeport des enfants de N'Djili, que je demande.

-Non... Et, me regardant bien en face, sans doute, pour s'assurer du genre de vieillard que je pouvais bien être, il précise:

-D'une connaissance qui se trouve en Europe. J'ignorais qu'il portait un signe à son visage... Et me voici refoulé, qu'il dit.

Et mon voisin occasionnel, dans une ambiance fraternelle, m'explique:

-Papa (par respect pour mon âge avancé, tradition mélano-africaine). C'est la Belgique qui nous avait colonisé... C'est par affection, réellement fraternelle que nous prenons les Belges pour nos «noko» ou oncle maternel. Je ne suis pas raciste, mais, toi, en tant que Mulâtre, tu comprends l'importance de noko, pour un neveu, parce que tu connais les responsabilités qui pèsent sur les épaules de noko, lorsque carence se produit du côté paternel, relativement au devenir du neveu. Tu n'ignores pas qu'en cas de carence dans la lignée paternelle d'un enfant, c'est le noko qui assume automatiquement les responsabilités de l'encadrement de l'enfant de sa soeur. Le noko est le prolongement de la maman et son rôle ne s'arrête pas, parce que le neveu devient majeur ou adulte ou qu'il soit marié et père de famille... Le noko sera toujours engagé, moralement et parfois matériellement, à veiller et à assister le neveu, en cas de besoin. C'est ça la place qu'occupent, justement, les Belges dans nos coeurs, lorsque nous nous rendons en Belgique; pays que nous considérons comme aussi le nôtre. Et nous refouler, c'est méconnaître les liens que les Belges et les Congolais ont tissés, voici plus d'un siècle.

-C'est question de culture et, sans doute, de politique, que je dis.

-Non papa, la sociologie coloniale belge ne peut pas être oubliée en une génération. Refouler les Congolais qui cherchent à entrer en Belgique, parce qu'ils ne sont pas en règle avec les exigences de Schengen, est une inélégance sociale. Les perspectives politiques -certainement hypothétiques- de ce traité ne valent pas le prix de la place qu'occupe la Belgique dans les coeurs des Congolais, ni ce que le Congo a été, et sait être, pour le socio-économique des Belges.

-La politique relative à la construction des grands ensembles mondiaux a ses servitudes que les petites nations qui veulent en faire partie sont contraintes à respecter, même si cela les obligeait à sacrifier leur fructueux passé, à l'avenir prometteur, au profit de ses géants aux pieds d'argile. C'est le cas pour la Belgique et beaucoup de Belges et de Congolais souhaiteraient bien autre chose, que je dis.

-Papa, la Belgique de Schengen n'atteindra jamais la place que la Belgique du Congo belge avait atteinte. Je ne dis pas qu'il faut refaire le Congo belge, mais, je trouve qu'il n'est pas sage de s'acharner à vouloir détruire, pour se mettre au pas, les ponts dont la construction a coûté des vies humaines aux deux peuples et, abandonner aux termites, le sort de l'échelle qui avait, pendant plus de quatre-vingts ans, hissé la Belgique et le Congo, aux cimes socio-économiques des continents européens et africain. Le terme noko que nous utilisons pour désigner les Belges n'est pas une banalité politico-folklorique à connotation infantiliste, mais, l'expression de notre affection. Appelons-nous les Français, les Allemands, les Portugais, les Italiens, les Suédois, etc. des noko? Non. Uniquement les Belges. C'est une culture congolaise de reconnaissance envers un être cher, au sein de la famille. Pour nous, les Belges sont des nôtres. La notion d'étranger ne doit pas s'intercaler entre les deux peuples.

Mon grand-père paternel qui avait travaillé à la frontière du Kasaï, du temps du Congo belge, me répétait souvent que de son temps, il y avait, au Congo belge, des Belges, des indigènes et des étrangers. Tout Blanc qui n'était pas Belge, était étranger. Tout Noir qui n'était pas indigène du Congo belge, était étranger. Pour le Congolais, le Belge n'est pas un étranger. La réciprocité ne lésera personne.

-Où voulais-tu te rendre en Europe? Demeurer en Belgique ou gagner un autre pays européen, et, es-tu venu tenter ta chance, ou, pour une raison fondée et honnête, que je demande.

-Je voulais me rendre en France et revenir après en Belgique, pour gagner Anvers. Je suis dans le commerce des diamants. Mais, sans formation sur l'expertise de ces pierres précieuses. Je me fais souvent prendre par les creuseurs et les diamantaires. Comme cette activité est ma vocation, j'avais décidé de me rendre à Anvers, suivre ma formation dans ce domaine, me dit-il.

-Qui allait te prendre en charge à Anvers, que je demande.

-Moi-même. Je suis physiquement apte à faire le porteur, le balayeur, le surveillant de nuit, l'éboueur, le garçon... Et mes beaux-frères, dont l'un est en France et l'autre au grand-duché de Luxembourg, ne m'auraient pas laissé mourir de faim ou, surtout, voler pour survivre. Je ne suis pas aventurier. Si j'avais suivi la voie qui m'humilie aujourd'hui, c'est parce que la Belgique et la République démocratique du Congo se tiennent loin, l'une de l'autre, comme des parents séparés qui se détestent, au plus grand mépris du passé que leur union de ces temps-là avait géré en modèle de force, face à un ennemi de l'une d'elle. Des liens tissés dans la souffrance et la mort ne s'oublient pas. Ils constituent pacte de sang pour la vie. Au 30 juin 1960, le travail que les Belges accomplissaient au Congo n'était pas terminé. Le ministre De Schryver l'avait reconnu en déclarant: «Cette indépendance n'est pas un abandon, mais bien une indépendance dans l'assistance et l'amitié.» (M..Willaert - Servir au Congo - Editions Didier Hatier - p. 221).

C'était un engagement. Rôle dont le noko ne peut se départir. Et un fait comme celui que chante le Livre d'or de la résistance belge est un appel qui ne peut recevoir pour destination, les oubliettes de l'inconscience et faire place à l'indifférence des uns et à la négligence apathique des autres. Le flambeau de ce document historique brûle... même cinquante-sept ans après. Ce que nos grands-parents, Belges et Congolais, avaient réalisé, ainsi, ensemble, au profit de la Belgique et de l'Occident européen, n'est pas à envoyer aux calendes grecques, parce que le Congo est devenu indépendant. La fin inéluctable de toute colonisation d'exploitation, c'est l'indépendance. Le Congo n'était pas une colonie d'implantation, comme le furent l'Amérindie, l'Australie, la Nouvelle-Zélande, etc. Ce n'est pas parce que les méthodes de gestion de ce vaste territoire qu'est le Congo ont subi des changements, qu'il faille abandonner la poursuite du travail imparfaitement accompli. Une correction adaptée aux nouvelles contingences gestionnelles ne handicapera pas la saine poursuite de ce travail, commencé, il y a près d'un siècle, mais suspendu par suite des turbulences inhérentes à la croissance politique. Ce n'est pas à la Belgique -nous le savons- à revenir au Congo pour nous entretenir et nous faire vivre, mais moralement, nous savons que la Belgique a le devoir de nous assister avec son expérience et sa technologie, dans les domaines économiques, sociaux et culturels, afin que nous reprenions rapidement notre marche vers le progrès.

La remise en action de ces trois grands chantiers, fort déglingués aujourd'hui, favorisera -je n'exagère pas- la baisse du chômage dans les deux pays. L'assistance rationnelle et efficace, en partenariat amical et fraternel, pour lutter contre la désarticulation du tissu socio-économico-culturel qui nous frappe, générera, par ricochet, un effet bénéfique contre les faillites en cascade qui perturbent l'économie belge.

Et des refoulés, on en connaîtra certainement moins, lui dis-je.

L'oiseau métallique de SN Brussels Air Lines, après huit heures de vol, nous déposait à N'Djili. Il était 19h06.

© La Libre Belgique 2003