Opinions

Une chronique d'Eric de Beukelaer.


Suite à l’affaire Weinstein, voici deux balises morales qui peuvent aider à prévenir nombre de dérapages.


Hollywood est secoué par des scandales d’abus sexuels et ce, après les Eglises, la politique, les médias, le monde du sport… Si, en la matière, le risque zéro n’existe pas, deux balises morales peuvent aider à prévenir nombre de dérapages.

Une première balise nous est dictée par les psychiatres, qui rappellent que l’abus sexuel est aussi un abus de pouvoir. Le prédateur est souvent un homme (plus rarement une femme) qui a perdu le sens des frontières. Il convoite et donc il prend - de gré, de manipulation, ou de force. Son profil ? Pater familias autoritaire; petit coq éduqué au machisme survitaminé; ecclésiastique se sentant membre d’une supérieure caste cléricale; coach sportif ayant droit de vie ou de mort sur une carrière; politique ou académique entouré de courtisans plutôt que de collaborateurs; patron d’entreprise se croyant tout permis; star médiatique devenue intouchable; producteur ou metteur en scène, pouvant décider de l’avenir d’un artiste; etc. Combattre l’excès de pouvoir, aide à lutter contre les abus sexuels. Montesquieu enseignait que pour éviter la dérive totalitaire, tout pouvoir devait être contrebalancé par des contre-pouvoirs. Méfions-nous donc de ces lieux - quels qu’ils soient - où la crainte du "boss" et l’omerta qu’elle génère étouffent le dialogue et la légitime contestation.

L’enjeu concerne d’ailleurs d’autres types d’abus, tels le harcèlement professionnel. Ainsi, l’obéissance chrétienne à son supérieur est porteuse de richesse spirituelle, à condition de ne pas être confondue avec l’injonction de se taire. C’est une chose que j’enseignais aux séminaristes dont j’avais jadis la charge : la véritable loyauté consiste à trouver le courage d’exprimer un désaccord à son responsable (… plutôt que de le claironner dans son dos).

Une deuxième balise morale contre les abus sexuels est la culture d’un rapport sain au corps. La tentation du puritanisme - et sa peur du corps - hante les Eglises. La tentation du libertinage - entraînant le corps dans tous les excès - se rencontre dans le monde du strass et des paillettes. La tentation de l’idolâtrie - qui divinise le corps performant - se croise dans le domaine du sport. Un rapport peu équilibré envers son propre corps, n’aide pas au respect du corps de l’autre. Quand le credo chrétien annonce la "résurrection des corps", il ne vise pas tant la survie cellulaire, que notre destinée éternelle devant Dieu, qui est celle d’un esprit incarné dans une époque et une culture, avec une personnalité, un sexe, un physique, un vécu… Autrement dit, nous n’avons pas de corps, mais nous sommes notre corps. Mon corps et le corps de l’autre ne sont pas des objets dont je me sers, tel un outil. Le corps est sujet. Il est notre premier langage. Ce que le philosophe Levinas nommait l’épiphanie du visage est l’expérience que chacun de nous fait en sondant le regard du voisin : il est fenêtre sur son intériorité. Le message exigeant de l’Eglise sur la sexualité est que le corps exprime l’âme. Phantasmes et pulsions sexuelles surgissent à l’état brut. Leur parfaite maîtrise est aussi ardue que celle de nos pensées ou humeurs. Cela n’est pas, pour autant, une raison pour ne pas prendre au sérieux le défi d’une éducation permanente à la sexualité. Celle-ci consiste à patiemment convertir ces pulsions anonymes en langage d’amour. Pareil défi concerne ceux qui vivent l’aventure maritale - ou s’y préparent - autant que les célibataires consacrés. (Renoncer à être sexuellement actif au nom d’un appel spirituel ne change rien au fait de vivre dans un corps sexué.) Bref, pour lutter contre l’abus sexuel, cultivons un rapport sain - autant que saint - au corps. Le sien et celui des autres. La relation si proche et si respectueuse que le Christ entretenait avec les femmes nous offre, de cela, une parlante illustration.


→ http://ericdebeukelaer.be/