Opinions

Professeur à l'UCL

En France on s'enrhume, en Belgique, ou plutôt en francophonie, on éternue. Dommage que ce soit à cause d'un faux mauvais rhume, comme le rapport Stasi à propos des signes religieux. Dommage parce que, quoi qu'on dise, la vision de l'Etat et de la culture publique française à l'égard du religieux n'est pas la même qu'en Belgique. Et dommage aussi parce que ce rapport est globalement mauvais, au-delà d'aspects certainement intéressants et documentés. Il est l'expression d'une idéologie républicaine paternaliste à l'égard des musulmans, bienveillante bien entendu.

Paternaliste au sens propre du terme: sur les vingt personnes qui composaient la commission, quatorze sont des hommes; la moyenne d'âge est dans la bonne soixantaine. Personne de moins de quarante ans. Paternaliste au sens idéologique: il n'y avait, parmi eux aucun musulman religieux. Mohammed Arkoun, savant éminent, n'a pas de lien avec le monde de l'islam religieux. De même pour Hanifa Cherifi. Les hommes et femmes religieux musulmans, français et françaises soient-ils, ne semblent pas pouvoir entrer dans une commission de la sagesse républicaine.

Le résultat était attendu: le cadrage de la réalité à partir d'une idéologie «republicaniste» verrouillée. Et on s'étonne vraiment que des intellectuels d'envergure, s'y soient laissés enfermer, sans exercer un peu de distance critique. Prenons deux exemples. Parmi les pratiques communautaristes (mot magique non défini), stigmatisées par le rapport, il y a aussi les cours de langue dispensés par les pays d'origine des migrants: Italie, Espagne, Maroc, Portugal. Que ces cours de langue ne soient peut-être pas fort utiles, d'accord. Mais il est tout de même étonnant que le rapport proclame la valeur «républicaine» des cours dispensés par l'Etat français, tout en écrivant en toutes lettres que ceux dispensés par l'Etat italien, espagnol, marocain ou portugais (cités dans le texte du rapport Stasi) sont communautaristes. Y a-t-il deux types d'Etat dans le monde? La France, républicaine, et tous les autres, communautaristes?

Venons aux foulards. Pour le rapport Stasi, il est signe de tradition, de stigmatisation et domination de la femme. Sans plus. La dimension religieuse est tout simplement gommée, ignorée. On peut la trouver inquiétante, on peut la trouver non convaincante ou aliénante. D'accord. Mais l'ignorer, c'est une erreur d'analyse et de politique. C'est dire aux musulmans que les catégories dans lesquelles ils pensent n'ont pas la moindre pertinence et sont à ignorer. C'est éliminer leur parole du débat public.

Ce verrouillage du débat est regrettable. Car l'occasion d'une réflexion approfondie sur les signes d'identité est perdue. Le rapport cible les signes religieux et répète les combats des Etats modernes contre l'omniprésence religieuse, ou plus exactement ecclésiastique. Mais ne faudrait-il pas réfléchir dans des termes nouveaux, postmodernes, la question des signes et des appartenances religieuses et politiques? Ne faudrait-il pas s'interroger de manière critique sur des catégorisations qui n'ont rien de religieux, comme celles liées à la couleur de la peau ou à une culture, et qui deviennent des signes d'exclusion ou d'enfermement?

Et surtout, ne faudrait-il pas penser globalement la question d'autres signes qui posent problème dans l'école? Comme ceux des marques de vêtements, des GSM, des portables, des motos, des voitures, signes de la religion moderne, celle des objets et des choses, source de marquage et de discrimination, à l'origine de vols et de trafics, peut-être plus perturbateurs de l'ordre public scolaire que les foulards?

On se plaint que la jeunesse, entre autre celle issue de l'immigration, manque de repères, à part le fait de consommer des objets: ne faudrait-il pas se réjouir qu'une partie de celle-ci en trouve, ce qui l'aide à régler et orienter son existence, même si elle le fait avec trop d'enthousiasme et pas mal de maladresse?

Ne serait-il pas intéressant d'accepter ce nouveau défi difficile posé à l'école et à la société contemporaine qu'est celui, non pas d'une expression de soi crispée et exclusive des autres - comme dans la modernité ou comme dans l'islam radicalisé - mais une expression de soi capable de négocier son identité avec celle des autres?

Que l'on entende bien. Loin de moi de dire que la question du foulard est simple et ne pose pas de problèmes concrets dans la vie scolaire. Drapeau de combat, domination, exclusion, identité paisible s'entremêlent. C'est ambivalent, certes. C'est difficile à gérer.

Mais n'a-t-on pas compris que, dans le monde contemporain, une loi dans le domaine de l'expression de soi ne peut plus fonctionner à la manière de la troisième république, des fascismes et des communismes? Les temps ont changé, y compris dans la république française.

Mais la solution française pose aussi une question de méthode. Et c'est ce qu'une grande partie de la classe politique belge a mis en évidence. Parce que, face à des rencontres de cultures, de civilisations, on peut avoir plusieurs logiques à l'oeuvre. 1) L'assimilation en est une: une des deux parties acquiert les traits économiques, culturels ou politiques de l'autre partie, auxquels elle aspire ou qu'elle accepte. Les immigrations ont souvent fonctionné ainsi. Ce n'est pas le cas de l'islam. 2) L'injonction: on impose à l'autre un modèle. Celui qui reçoit l'injonction est censé s'y soumettre. S'il entend s'en dégager, l'affrontement est inévitable. 3) La cohabitation et l'interrelation: les parties en présence vivent côte à côte, en établissant dans les meilleurs cas quelque relation. 4) La co-inclusion: chacune des parties inclut l'autre, le point de vue de l'autre, l'histoire de l'autre dans la définition et la compréhension d'elle-même et de son projet d'avenir.

La voie française est celle de l'injonction, certes paternaliste et bienveillante. Des musulmans répondent par la contre-injonction ou bien, dans les arguments de jeunes filles, par l'appel à la cohabitation. Cela ne suffit pas. La question du foulard et de l'expression religieuse touche des cordes plus profondes. La voie inévitable est celle d'une co-inclusion. Les uns s'interrogeraient sur la raison d'être du choix séculier, de la modération et d'une relative mais nécessaire neutralisation des signes d'appartenance. Les autres pourraient s'interroger sur un sens nouveau à donner à l'idée de pluralisme. Et tous réfléchiraient au sujet de la construction d'une société à la fois plurielle et cohérente, qui ne tombe pas dans la logique de la séparation, de la purification ethnique ou du chacun pour soi postmoderne ni dans celle de la standardisation homogénéisante. D'une société qui est connectée à l'ailleurs, mais qui ne transfère pas les causes et les logiques d'ailleurs, telles quelles, ici.

© La Libre Belgique 2004