Opinions
Une opinion de Fabien Darbois, spécialiste des relations entre royauté, culture et patrimoine.


Il serait salutaire que le roi d’Espagne n’apparaisse pas dorénavant comme une décalcomanie de Rajoy, systématiquement déconnecté des évolutions démocratiques et sociétales de son pays.

Les prises de parole télévisuelles du roi d’Espagne sont plutôt rares et celle du 3 octobre 2017 est certainement déjà entrée dans l’Histoire. Malheureusement, pas forcément pour de bonnes raisons. Garant de l’unité du royaume, Felipe VI, formé en relations internationales à Georgetown aux Etats-Unis, a pu donner l’impression de ne pas vraiment adopter une position équilibrée, tout en saisissant la gravité du moment. De quoi mettre en exergue un angle mort dans l’analyse de la crise majeure en cours : la relation dégradée entre la Catalogne et la famille royale espagnole.

Le prince des Asturies aux JO de 92

Pour beaucoup, Felipe reste le prince des Asturies portant fièrement, de sa haute stature, le drapeau de la délégation espagnole aux Jeux olympiques de Barcelone en 1992. C’est précisément un olympien, Iñaki Urdangarin, accessoirement roturier, qu’épousera à Barcelone l’infante Cristina il y a 20 ans presque jour pour jour - le 4 octobre 1997 - avant que le couple ne s’y installe.

La capitale catalane est régulièrement mise en lumière comme l’une des métropoles les plus dynamiques au monde - son congrès sur la téléphonie mobile est ainsi devenu "la" référence - sans parler de sa richesse culturelle et de son effervescence démocratique dont l’élection d’Ada Colau et des forces qui l’ont accompagnée à la mairie de Barcelone est un nouveau jalon. Alors, d’où vient l’incompréhension ?

La jeunesse qui défile et proteste en masse ces dernières semaines serait-elle née intrinsèquement "castillanophobe" et "Bourbonophobe" ? Je ne le crois pas. Si elle est indéniablement attirée par la forme républicaine comme par le localisme et l’envie de prendre son destin en main, je pense qu’elle est aussi horripilée par les forces corruptrices. Et ce bien avant l’organisation du "référendum du 1-0".

Depuis plusieurs années, la presse ibérique s’est ainsi fait l’écho d’affaires de corruption, aussi bien dans l’entourage de Rajoy que parmi les proches de certains indépendantistes catalans. Longtemps apanages des milieux affairistes et politiciens, la corruption et la prévarication ont fini également par entacher la famille royale, jetant un voile sombre sur le duo de papier glacé, formé par Iñaki et Cristina. Ce qui amènera d’ailleurs le roi d’Espagne à prendre une décision, beaucoup plus courageuse et moins superficielle que certains ont feint de le croire, en retirant les titres de duchesse et duc de Palma de Majorque à sa sœur et son beau-frère.

Un titre loin d’être anodin

Si les Bourbons d’Espagne continuent de fréquenter les Baléares pour leurs vacances pascales et estivales où ils sont toujours les bienvenus, ils semblent avoir déserté la Catalogne. Lorsque le roi Juan Carlos Ier a abdiqué - laborieusement - certains se sont interrogés sur la pertinence pour lui d’adopter le titre de comte de Barcelone comme feu son père qui n’avait pas régné (Juan de Bourbon, prince des Asturies puis comte de Barcelone). Visiblement, Juan Carlos n’a pas jugé bon de le faire, peut-être pour des raisons privées, et ni le roi Felipe VI ni la reine Sofia n’ont estimé opportun de l’y forcer.

Pourtant, ce titre qui ne saurait être simplement de courtoisie, n’est pas anodin. Lorsque Don Juan succède à son père Alfonso XIII mort en exil, il récuse en quelque sorte le titre naturel de prince des Asturies qu’il portait jusqu’à présent pour adopter le titre plus entreprenant de comte de Barcelone, comme une déclaration d’amour à sa patrie. Une déclaration d’amour à l’Espagne qui passait par la Catalogne.

Alors, certes, Barcelone n’a jamais été toute la Catalogne et les Catalans n’ont pas vocation à penser comme un seul homme mais, telle une réminiscence d’un passé pourtant pas si lointain, il faut se rappeler ce que nombre d’historiens ont souligné : dans son cheminement politique, Don Juan a évolué vers des idées libérales et ce sont ces idées qui ont pu expliquer son intransigeance face à Franco.

Outre Don Juan, Felipe VI avait une autre forte tête parmi ses quatre grands-parents : la reine Frederika de Grèce, née princesse de Hanovre. Plusieurs chercheurs pensent que c’est son intransigeance, davantage que celle du souverain son fils, vis-à-vis des évolutions démocratiques qui ont conduit à la chute de la monarchie en Grèce.

Un rendez-vous à ne pas rater

Gouverner c’est choisir. Le roi d’Espagne va donc devoir choisir entre ces deux profils. Comme son grand-père paternel, il a pu prouver une intransigeance morale. En l’occurrence, vis-à-vis de la corruption lorsqu’elle a touché sa famille, bien conseillé en cela par la reine Letizia. Dès lors, il serait sans doute salutaire qu’il n’apparaisse pas dorénavant comme une décalcomanie de Rajoy, systématiquement déconnecté des évolutions démocratiques et sociétales de son pays.

Beaucoup d’Espagnols et de Catalans pleurent ces derniers jours parce qu’ils n’arrivent plus à se parler. C’est pourquoi, Sire, vous ne devriez pas manquer votre rendez-vous avec l’Histoire en faisant un geste d’ouverture, en prenant langue avec ceux qui ne pensent pas forcément comme vous. Quand Rajoy n’est que sectarisme, soyez un grand roi !