Opinions
Une chronique de Xavier Zeegers.

La monarchie était, selon moi, une source de chaos. Si j’ai changé d’avis, c’est grâce à Baudouin.


Oserai-je avouer ici, en ce temps de commémoration, que la monarchie n’est pas ma tasse de thé politique favorite ? Outre mon droit à l’indépendance d’esprit (ou de contradiction, mais les deux vont bien ensemble) j’ai pourtant des arguments pour ma défense, à commencer par l’âge qui pousse à une résipiscence tardive mais sincère.

Chacun pense naturellement que le monde a commencé avec lui, aussi est-ce en découvrant fort jeune les très violentes images filmées de la Question royale qu’il me parut patent que la monarchie était une source de chaos en voyant des adultes se boxer jusque sur les toits des trams et qu’après les morts de Grâce-Berleur on crut carrément à une possible guerre civile. 

La presse écrite de l’époque, très clivée, alimentait plus qu’elle ne combattait l’incendie. Les éditoriaux, même, hélas, ceux de la Libre, inclinaient plus à l’affrontement qu’aux débats modérés, c’est un fait. J’en conclus que la royauté se trahissait en divisant, alors que son but est d’unir, devise oblige ! 

Si j’ai changé d’avis, c’est grâce à Baudouin justement. Mais ce fut long. Né à cette époque, je devins bien vite happé par le virus politique au point de regretter encore de n’avoir pas pu voter sur le retour -ou non- de Léopold III, lors de la consultation du 12 mars 1950. J’aurais volontiers quitté mon berceau en exigeant le droit de vote à 44 jours !

Ma première impression du si jeune Roi fut mitigée. Je le trouvais trop discret, effacé, la voix mal assurée. Après l’affront subi lors du fameux discours de Lumumba, je comptais bien qu’il dégaîne in petto son sabre pour recouvrer son honneur et celui de « notre pays civilisateur » comme disaient mes profs. Réflexion d’un gamin pour qui, dixit Claude Nougaro, un cartable doit être bourré de coups de poings, et les adultes d’alors n’avaient-il pas donné l’exemple ? Je ne savais pas qu’un Roi n’a pas de pouvoir exécutif ; mais beaucoup ne le comprennent toujours pas. 

Peu après, je fus ravi de son mariage, qui fit enfin pénétrer la télévision dans notre foyer et me permit d’admirer la mythique carabine à canon scié du chasseur de prime Josh Randall, alias Steve McQueen : merci les mariés ! 

Mon éducation sexuelle débuta peu après mais, vu qu’à cette époque néolithique la bourgeoisie occultait la chose d’un voile janséniste, mes premières questions furent à la fois banales et ingénues, et un chouïa politiques : "Dis papa, comment cela se fait que le Roi n’as pas d’enfant, alors que tout le n’attend que cela ? - Ben, ce n’est pas qu’il ne voudrait pas, au contraire même, mais... je... euh, comment dire ?" Abrégeons : j’eus alors une empathie croissante envers Baudouin en réalisant au fil des décennies qu’il perdit sa mère à cinq ans (comme mon père) et eut une vie de souffrances physiques et morales qu’il dût surmonter avec une discrétion d’airain. Sans jamais se plaindre ou prendre quiconque à témoin. Un Roi a-t-il des confidents ? Au fond, il fut le chef d’Etat le moins narcissique au monde, qualité majeure par nos temps trumpiens.

Je devins père à 31 ans, l’âge où il aurait dû l’être. J’y songeais en lisant en 94 le touchant livre de Bernard Chambaz, ("Martin cet été") où il dit : "J’étais né pour être père, comme d’autres sont nés pour être Roi ." Baudouin aurait tant aimé l’être, comme homme et ...Roi. J’eus le cœur serré en 76 quand Fabiola et lui dirent qu’ils ont compris que s’ils n’eurent pas d’enfants c’était pour mieux aimer ceux des autres, absolument tous. Mais qui donc croira que ce bonheur, trouvé, aurait obéré leur amour pour tous les autres ? Je reste convaincu du lien entre ce drame et la crise d’avril 90, que l ’ "entourloupe" légale fut le masque d’un quitus charitable. Il nous ramène à cette superbe réplique dans Pagnol : "L’honneur, mon petit, vois-tu c’est comme les allumettes. Cela ne peut servir qu’une seule fois."

Je retiens deux images fortes de son règne, comme encadrées entre le début et la fin. La joie collective du 21 juillet 58 lors de l’Expo et notre chagrin si digne et...élégant lors de son enterrement le 7 août 93. Je ne doute pas qu’un jour nous vivrons encore une grande journée, pressentant déjà qu’il s’agira du couronnement de notre future reine... Elizabeth.

-->xavier.zeegers@skynet.be