Opinions

Une opinion du lieutenant-général (en retraite) Francis Briquemont.


Selon les Etats-Unis, une Europe unie mettrait en danger leur position stratégique dominante : America first. Le président Macron, très gaullien, osera-t-il faire sortir l’Europe de la défense du parasol américain?

"There is only one angle from which to approach an international problem : that of America first" (1), Dwight Eisenhower - 1951

"America first", slogan électoral de Donald Trump - 2016

Dans toutes les écoles de guerre, les stagiaires apprennent qu’une appréciation de situation est continue, c’est-à-dire qu’elle doit s’adapter à tout élément nouveau. Une distinction est faite cependant entre la stratégie opérationnelle qui concerne l’emploi des forces et l’appréciation qui concerne la conduite politique et militaire d’un Etat ou d’une alliance (permanente ou occasionnelle). L’emploi des forces sur le terrain exige de tous les chefs - du plus petit au plus important - flair, souplesse, réactivité, initiative et plus que tout, une capacité de décider "à temps".

Tout autre est l’appréciation de la stratégie politico-militaire d’un Etat ou d’une alliance. Elle exige de ceux qui la définissent une réflexion très approfondie de nombreux facteurs. Certains sont fixes ou évoluent lentement : la géographie, la démographie, le poids ou plutôt le fardeau de l’Histoire, le développement économique, etc. D’autres sont le résultat de soubresauts plus ou moins inattendus : révolutions, terrorisme ou arrivée au pouvoir de certains responsables politiques. Contentons-nous de réfléchir à la situation des Etats-Unis et de l’Europe depuis 1945 et essayons d’en tirer quelques leçons pour l’Europe à un moment où la politique de défense et de sécurité revient sur l’avant-scène.

La situation et la stratégie des Etats-Unis sont faciles à définir. Première puissance mondiale à l’issue de la guerre 1940-1945, les responsables américains ont toujours considéré depuis lors que leur suprématie mondiale - politique, militaire, économique et financière - était indispensable à la défense de leurs intérêts stratégiques vitaux, synthétisés par deux mots : America first. Etat continent isolé, menacé par personne, les Etats-Unis ont étendu le concept de défense de leurs intérêts vitaux à l’ensemble de la planète. Personne n’imagine que le sénat américain approuve un jour un traité ou un accord qui imposerait une contrainte ou un sacrifice pour les USA. Madeleine Albright, l’ancienne secrétaire d’Etat, résumait bien cette attitude en déclarant : quand l’Onu est d’accord avec nous, tant mieux, si ce n’est pas le cas, nous y allons seuls. L’Otan n’échappe pas à la règle, d’autant plus que les Etats-Unis y côtoient des Etats européens profondément divisés et qui, depuis la fin de la guerre 40-45 ont fait du slogan "sans les Américains, on ne peut rien faire", la base de leur stratégie. C’est dans ce contexte qu’il faut se pencher sur l’évolution de la stratégie européenne.

Unis contre le communisme

Il faut certes diviser l’histoire récente en deux périodes : de 1945 à 1989-92 - effondrement de l’URSS et réunification allemande - et la période post-1990.

En 1945, l’Europe, de l’Atlantique à l’Oural, sort épuisée des deux guerres mondiales. La partie ouest, avec l’aide des Etats-Unis (Plan Marshall, Otan) et la création du Marché commun se reconstruit. Les idéologies (nazisme, fascisme, impérialisme japonais à l’autre bout du monde) ont été vaincues. L’Europe de l’ouest va vivre ce que Jean Fourastié a appelé "les trente glorieuses" (1945-75).

Mais l’idéologie communiste domine, hélas, l’est de l’Europe sous la poigne de fer de l’URSS qui, à Potsdam, a obtenu son glacis face à l’ouest et sa menace historique depuis la Suède de Charles XII au XVIIIe siècle, la France de Napoléon au XIXe et l’Allemagne de Hitler au XXe. Deux blocs vont se faire face de part et d’autre du rideau de fer. Sur le plan militaire, ils se neutraliseront dans le cadre de la dissuasion nucléaire. Sur le plan économique, le monde communiste s’effondra brutalement, grâce au bon sens d’un dirigeant soviétique, Gorbatchev, qui a compris enfin qu’il est sans doute préférable de vivre en Europe sous "un toit commun" et en paix. En 1989, le rideau de fer s’abaisse en quelques semaines. En 1992, l’Allemagne est réunifiée.

De 1945 à 1990, on note que les intérêts stratégiques des Etats-Unis et de l’Europe de l’ouest ont coïncidé. Pour l’Europe, il s’agissait d’abord de survivre et d’échapper à l’idéologie communiste, pour les Américains de défendre leur leadership mondial.

Quelques responsables politiques européens ont bien pensé aux problèmes de la défense européenne mais il est rapidement apparu que ce serait au sein de l’Otan et donc du parapluie américain que serait assurée la défense et la sécurité de l’Europe. Un seul européen a contesté ce concept : le général de Gaulle. Ce qui fait que la France, au sein de l’UE et de l’Otan, est aujourd’hui le seul Etat du continent européen doté non seulement d’une capacité militaire significative mais aussi d’une capacité nucléaire indépendante. En 1961, de Gaulle déclarait : "Il ne peut y avoir de personnalité politique de l’Europe si l’Europe n’a pas de personnalité au point de vue de la défense." C’est peut-être ce qu’il avait rêvé de réaliser avec le chancelier Adenauer, mais le parlement allemand n’a pas suivi.

Post-90... sans stratégie

Si l’Europe n’est pas encore morte, elle est gravement malade. Sur le plan stratégique, depuis 1990, elle a refusé toute nouvelle appréciation à l’échelon d’une Europe indépendante et s’est contentée de créer une zone de business où chaque Etat joue sa petite partition nationale plutôt que la grande symphonie européenne.

En 1990, l’UE a oublié - mais qui l’avait lu en Europe - ce que Nicholas J. Spykman, le Mackinder (2) américain, écrivait déjà en 1942 : "Une Europe fédérale unie deviendrait si forte qu’elle mettrait en danger notre mainmise sur l’Atlantique et notre position dominante dans le monde occidental." Les Etats-Unis n’ont aucune crainte à avoir de ce côté car les Européens, prisonniers du concept de "l’insurpassable Etat-souverain" rejettent eux-mêmes l’idée d’une UE fédérale - même partielle ! L’ubuesque Donald Trump et son "America first" est, à sa manière, fidèle à la pensée de Spykman, même s’il ne l’a sans doute jamais lu.

En 2017, l’UE lutte contre son propre démantèlement. Au début des années 2000, elle a accepté béatement l’adhésion massive de nouveaux Etats sans proposer le nécessaire approfondissement des traités existants. On voit ce que cela donne maintenant avec la Pologne, la Hongrie, la Slovaquie, etc., sans parler du lamentable Brexit. La crise de 2008 et la lutte antiterroriste n’ont fait qu’encourager nationalisme et populisme mortifères. Et n’oublions pas non plus la faute stratégique majeure qu’a été la politique européenne dans la crise ukrainienne et ses conséquences dans les relations avec la Russie. C’est donc avec un grand éclat de rire que j’ai lu dans "La Libre" l’article "L’Union progresse (un peu) en défense" (3). Présenter une querelle sémantique entre les mots "QG militaire" et un bidule "MPCC" (4) comme un progrès de la politique de défense européenne frise le ridicule. Cette querelle n’en symbolise pas moins le ronron de la stratégie européenne depuis 1945 à l’ombre du parasol américain.

L’élection en France d’un jeune président très gaullien permettra-t-elle de raviver une certaine idée d’une Europe politique et de la défense ? Il ne faut jamais désespérer mais quelles peuvent être les hypothèses de base d’un tel projet ?

  1. Seules l’Allemagne et la France - un remake élargi du traité de 1963 - peuvent donner le coup de fouet nécessaire à ce projet, quitte à lancer une Europe à deux vitesses.
  2. L’Europe de la défense ne se fera pas au sein de l’Otan actuelle, ce qui n’exclurait pas un nouvel accord entre les USA et l’Europe.
  3. Il faut en terminer avec les élargissements de l’Otan et de l’UE pour pouvoir rétablir une relation stable avec la Russie.

Mais le ronron européen actuel n’est pas près de s’arrêter…


→ (1) Il n’y a qu’un seul angle pour aborder un problème international : celui de l’Amérique d’abord.
→ (2) Sir Halford John Mackinder, géographe britannique, est considéré comme le père fondateur de la géopolitique.
→ (3) "La Libre" du 19 mai 2017.
→ (4) Pour capacité militaire de planification et de conduite.