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Vous devez essayer de retrouver du sens à vos apprentissages", lance, le ton déterminé, Vincent, référent pédagogique à l’ASBL Seuil d’Etterbeek, l’un des trois Services d’accrochage scolaire (SAS) de la Région bruxelloise. Quelques bancs et chaises, un tableau blanc griffonné de feutre rouge et bleu, un écran d’ordinateur et de larges fenêtres laissant pénétrer un généreux soleil printanier. L’ambiance se veut conviviale et décontractée. "Damien (1), qu’est-ce que tu aimes ?", interroge Vincent. "L’électricité, mais pas les sciences", lui répond sans hésiter l’adolescent de 17 ans. "Pas de bol ! Cela va ensemble !, lui décoche Vincent. Mais tu vas aller en stage pour découvrir des métiers, donner du sens à ce que tu apprends".

Le référent pédagogique commente : "Nous avons remarqué que les jeunes sont de plus en plus en recherche de ce sens. Ils ne veulent plus travailler sans en avoir du sens. A l’école, si le prof ne leur donne pas le sens, ils n’accrochent pas."

Plus de cours, des professeurs différents, une charge de travail plus importante, , la transition entre l’enseignement primaire et le niveau secondaire n’est pas chose aisée pour nombre d’élèves. "C’est souvent en début du secondaire que les élèves décrochent", observe Corinne, également référente pédagogique à Seuil. "En secondaire, y a "blindé" de cours et de profs. Ça craint !, lâche Damien. En primaire, j’allais à tous les cours, j’avais que trois profs. Maintenant, j’suis ici, car je n’aimais pas l’école (NdlR : secondaire) où j’étais". Quant à Rachid (2), 15 ans, il a commencé à décrocher dès sa 6e primaire. "En secondaire, y a différents cours, différents profs. J’avais des bons rapports avec certains, mais pas tous "

Troubles du comportement, difficultés relationnelles, parcours de vie social et familial compliqués, perte de repères et de confiance en soi, , ces jeunes qui ont décroché de l’école ou de leur lieu de formation sont un peu "des écorchés par la vie", considère Catherine Otte, directrice du SAS Seuil. Des jeunes en souffrance qui ont besoin de souffler pour tenter de démêler les nœuds, trouver des réponses, des pistes de solution, et reprendre pied.

Fondé en 2007, le SAS Seuil permet chaque année à quelque 50 jeunes âgés de 12 à 18 ans de mettre momentanément l’école entre parenthèses. "Seuil, c’est l’idée d’un espace entre-deux, d’une pause dans la scolarité, affirme Mme Otte. A Seuil, les jeunes ne sont pas vraiment à l’école, mais ils n’en sont pas non plus en dehors. Nous ne travaillons pas en tant que tels sur les compétences disciplinaires; nous ne faisons pas l’école à côté de l’école. Mais nous nous inscrivons dans une logique de formation et répondons à la question de l’obligation scolaire (lire ci-contre)" . Car l’objectif des SAS est bien la réintégration de ces élèves dans une structure scolaire ou de formation.

Intégrer un SAS relève d’une démarche volontaire du jeune, mais, "vu que cette démarche a lieu dans le cadre de l’obligation scolaire, elle est un peu biaisée, note la directrice. La procédure d’admission sert donc à s’assurer du caractère volontaire de la démarche du jeune. Nous attendons de lui un minimum d’adhésion. De même, cette procédure nous sert à voir si, en regard des difficultés du jeune, nous sommes à même de l’aider à faire un bout de chemin vers l’avant".

De fait, certains jeunes sont envoyés par un juge de la jeunesse ou un service d’aide à la jeunesse (SAJ), d’autres par leurs parents, l’école, un centre PMS, un médiateur scolaire, etc. Globalement, se présentent deux cas de figure : 1° des jeunes renvoyés, parfois à de multiples reprises, et pour lesquels "les commissions zonales d’inscription, notamment, estiment qu’avant de retrouver une école, le jeune doit faire un travail sur ses difficultés", indique Mme Otte; 2° des jeunes en décrochage scolaire.

La Communauté française compte douze SAS agréés soutenus par l’Enseignement et l’Aide à la jeunesse (lire ci-contre). Chacun nourrit son propre projet pédagogique. "Si on reproduit ce que le jeune a déjà rencontré par ailleurs dans son parcours, il n’y a pas beaucoup de chance qu’on arrive à de meilleurs résultats, défend Catherine Otte. Nous essayons donc de proposer quelque chose de différent".

L’équipe de Seuil travaille ainsi selon deux logiques : le dépaysement et le repaysement. "Le dépaysement, c’est l’idée de mettre l’école au frigo, de viser l’épanouissement du jeune et d’élargir ses horizons socio-culturels", décrit-elle. Comment ? "En passant par l’expérimentation, le vécu, le concret, la rencontre. Notre projet est fort centré sur les axes de citoyenneté active."

Aller à la rencontre de personnes âgées ou handicapées, de mineurs d’âge non accompagnés de Fedasil ou encore participer à l’opération Thermos avec les sans-abri sont autant d’activités "génératrices de petits miracles", se réjouit Mme Otte, où peu à peu les jeunes apprennent à mieux se connaître, découvrir leurs compétences, définir leurs problèmes, appréhender la différence, avoir confiance en eux,... Julie (3), 16 ans, qui a des difficultés à "s’intégrer avec les autres", a particulièrement apprécié l’opération Thermos : "Ce n’est ni réconfortant ni gratifiant, c’est simplement pouvoir aider quelqu’un. On nous aide, alors pourquoi ne pourrions-nous pas aider les autres ?"

La parenthèse ouverte, il faut aussi la refermer. C’est la logique du repaysement. Les jeunes sont appelés à réfléchir à un projet scolaire ou de formation, se structurer dans le temps et l’espace, s’affirmer. Pour ce faire, ils sont outillés collectivement : faire un reportage dans une école, travailler l’expression écrite et orale, développer l’esprit critique, Mais aussi individuellement. "Nous réfléchissons avec le jeune aux perspectives légales de son retour à l’école, mais nous le mettons aussi au défi d’aller sur le terrain, de rencontrer des professionnels", indique Aline, référente sociale.

Après quelques semaines de prise en charge, Damien, Rachid et Julie semblent voir leur projet se définir : Damien désire réintégrer son ancienne école pour y poursuivre sa formation en électricité; Rachid a l’intention de s’inscrire au CEFA (Centre d’enseignement et de formation en alternance) en informatique; tandis que Julie aspire à trouver une école où elle se sentira à l’aise avec ses condisciples et professeurs. Pour assurer la mise en œuvre concrète des projets, "nous travaillons toujours pendant environ trois semaines la transition, l’après Seuil. Nous prodiguons un suivi plus limité, mais restons pour certains jeunes un repère, voire un refuge", affirme la directrice.

A terme, qu’en est-il de la "réussite" de cette expérience ? Pour Catherine Otte, "à certains moments, cela reste très compliqué, avec certains jeunes qui "replongent" complètement. Pour d’autres, cette parenthèse a été très utile et bénéfique dans la suite de leur parcours. Nous sommes témoins d’une évolution. En cela, c’est une réussite. Mais nous n’allons jamais donner la garantie que le jeune n’aura plus de problèmes".

(1), (2) et (3) Prénoms d’emprunt.

Plus d’infos sur www.enseignement.be, www.lesas.be ou www.seuil.be