Le sexe des âmes

Professeur ARMAND LEQUEUX Publié le - Mis à jour le

Opinions

Institut d'Etudes de la Famille et de la Sexualité. UCL.

S'il est un sujet controversé dans les sciences humaines, c'est bien celui de la sexuation des comportements. Quelles sont les parts respectives de l'inné et de l'acquis dans les différences quasi universellement reconnues entre les «façons d'être au monde» au féminin et au masculin? Sujet sensible, sujet polémique dans lequel les considérations idéologiques se mêlent aux observations à prétention scientifique parfois contradictoires. Prudence, nous marchons sur des oeufs!

Les anatomistes ont depuis longtemps constaté le dimorphisme sexuel du cerveau humain. C'est-à-dire, en termes plus simples, qu'il y a des différences entre les cerveaux des femmes et ceux des hommes. Ces différences sont mineures et leurs répartitions entre féminins et masculins ne sont pas aussi évidentes que la distribution des paires de seins et de testicules. Il y a un continuum, une tendance qui permet de différencier l'ensemble des cerveaux mais pas un cerveau particulier par rapport à un autre.

Pour illustrer la nécessaire prudence qui doit accompagner ce genre de considération, rappelons-nous l'aveuglement sélectif de Paul Broca (1824-1880). Ce célèbre neurologue a donné son nom à une aire cérébrale spécifiquement dédiée au langage et il a décrit l'aphasie liée à la destruction de cette zone du cerveau humain. Avec intelligence et ironie, il a démonté la construction raciste d'un de ses collègues allemands qui avait montré que le poids moyen des cerveaux germaniques était plus élevé que celui des Français. La conclusion ne laissait pas de place au doute: les Teutons sont intellectuellement supérieurs aux Gaulois. Broca a démontré que cette différence disparaissait si on rapportait le poids cérébral à la taille de l'individu. En tenant compte du fait que les Allemands observés étaient plus grands que les Français, on infirmait sans peine cette conclusion raciste. Patatras, peu de temps plus tard, Broca tombe dans le même piège, aveuglé cette fois par une idéologie sexiste. Il mesure les contenus crâniens des représentants des deux sexes et prouve - mais c'était à peine nécessaire à l'époque - que, puisqu'ils ont un plus gros cerveau, les hommes sont plus intelligents que les femmes. Il «oublie» de rapporter ses mesures aux tailles respectives des individus. Cette précaution rend les différences à peine significatives!

Bon, mais que reste-t-il de ce dimorphisme sexuel cérébral? Il est essentiellement lié à l'action de la testostérone présente chez le petit garçon dès sa vie intra-utérine. Certains noyaux hypothalamiques ont des tailles différentes selon le sexe et joueraient un rôle dans l'orientation sexuelle: on s'approche là du domaine sulfureux de l'origine prétendument biologique de l'homosexualité. Le débat serait trop long pour être abordé ici. Par ailleurs, les connexions entre les deux hémisphères cérébraux seraient plus importantes chez les femmes, ce qui expliquerait leur tendance à tout mélanger, alors que les hommes fonctionneraient par tiroirs! On n'est pas à un stéréotype près comme vous le voyez. D'autre part, les noyaux amygdaliens cérébraux seraient plus développés chez les hommes, ce qui rendrait compte de leur légendaire agressivité. La zone appelée hippocampe cérébral étant plus volumineuse chez eux expliquerait le sens géométrique plus développé chez les hommes qui sont plus doués que les femmes pour lire une carte routière et jouer au base-ball! Enfin, du côté des hémisphères cérébraux: le gauche qui régente la parole serait mieux structuré chez les filles qui parlent plus tôt et consultent moins en logopédie; le droit, qui intervient plus dans la vie émotionnelle, serait mieux structuré chez les garçons qui contrôlent mieux leurs émotions que les filles. Ces observations, qui sont très grossièrement décrites ici et seront affinées progressivement par le progrès de l'imagerie cérébrale, sont pain bénit pour la psychologie évolutionniste et ses théories spéculatives sur l'origine génétique de nos comportements sélectionnés par l'évolution de notre espèce. La plus grande prudence s'impose face à ce courant essentialiste qui pourrait dériver vers la droite comme la sociobiologie des années'30 aux USA: il conviendrait de laisser jouer la sélection naturelle et permettre aux porteurs de bons gènes de gagner la struggle for life et de se reproduire plus activement que les loosers... Dans le domaine qui nous occupe ici, ce genre de théorie «naturalise» les différences avec lesquelles la société traite les hommes et les femmes, justifie le statu quo, donc globalement la domination masculine.

Une approche psycho-sociale de type constructiviste sur les genres masculins et féminins expose un tout autre point de vue. Depuis que les futurs parents connaissent par échographie le sexe de leur enfant à venir, ils interprètent son comportement dès avant sa naissance. Un foetus garçon qui remue dans le ventre de sa mère est un «futur footballeur» et une fille «fait déjà son petit ménage». Très tôt, les parents introduisent du masculin et du féminin dans leurs interactions avec le bébé: les mamans balancent, apaisent et soignent quand les papas lancent en l'air, excitent et jouent! Les observateurs neutres «sexuent» aussi leurs interprétations. On leur présente une séquence filmée représentant un bébé qui pleure. S'ils se croient devant une fille, la majorité de leurs commentaires sera du type «Elle a peur? Elle ne va pas bien? Il faudrait l'apaiser...» S'ils pensent être confrontés à un garçon, ce sera «Il est en colère? Quel caractère! Il sait ce qu'il veut...». Et bébé comprend vite. A deux ans, un enfant qui voit passer une série de diapositives représentant des scènes de la vie familiale va regarder statistiquement plus longtemps (signe d'étonnement devant l'inattendu) l'image d'un homme qui se met du rouge à lèvre, nourrit un bébé ou repasse du linge!

Il doit y avoir moyen de réconcilier l'essentialisme naturaliste et le constructivisme relativiste... ! J'aime l'image de l'inné qui passe la main à l'acquis pour que nous devenions qui nous sommes: des êtres hybrides et insatisfaits, les pieds dans la glaise et la tête dans les nuages. Faisons donc un détour par les rats de laboratoire. A la naissance, la moelle épinière des ratons mâles contient plus de motoneurones reliés à la musculature génitale que la moelle des ratons femelles. Cette différence est importante pour la future compétence copulatoire (c'est le mâle qui s'active), elle est liée à l'imprégnation du système nerveux mâle par la testostérone pendant la vie foetale: c'est donc inné. Remarquons par ailleurs que maman ratte lèche nettement plus la région périnéale de ses ratons garçons que celle de ses filles. C'est lié à la capacité de la mère de reconnaître le sexe de ses petits par voie olfactive, cette aptitude s'améliore au fur et à mesure de ses expériences maternantes: c'est donc à demi inné, et à demi acquis. Si on lui obstrue les narines, elle ne lèche pas plus ses garçons que ses filles: les fistons perdent une partie de leurs motoneurones spécifiques et, devenus adultes, seront incapables de copuler correctement: c'est acquis!

Il n'est sans doute pas tout à fait stupide de spéculer qu'il pourrait en être de même pour nous (pas à propos du léchage bien sûr...). Notre système nerveux, ô combien immature à la naissance, peut être équipé de façon innée de certaines particularités liées au genre masculin ou féminin, mais il est considérablement influencé par ses interactions avec son environnement parental, familial, social, au point d'inhiber ou de favoriser par l'acquis les prédispositions innées. Le débat inné versus acquis serait ainsi appelé à une réconciliation transdisciplinaire.

Quittons les rats de laboratoire pour un dernier développement humain cette fois: à propos du sourire. Pendant leur phase de sommeil paradoxal, donc de rêve, dès leur naissance, les petits humains sourient aux anges trente-deux fois pour cent minutes. Ce rythme est constant chez les bébés en bonne santé et s'altère s'ils sont malades ou si la mère (ou son substitut) n'est pas entièrement disponible (dépressive par exemple). La maman, le père et l'entourage ont tôt fait d'interpréter ce sourire biologique et inné du bébé comme une preuve de contentement et vont s'efforcer de lui renvoyer au maximum ce même signal lors de ses courtes phases d'éveil. Après quelques semaines, il devient capable de rendre un sourire volontaire et puis de l'initier, c'est acquis. Le biologique a passé la main au social! La nature nous prépare à la culture. Alors nos âmes ont-elles un sexe? Souriez, vous le saurez!

© La Libre Belgique 2003

Professeur ARMAND LEQUEUX

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