Opinions

Une opinion de Pablo Lhoas, Maurizio Cohen, Nicolas Hemeleers, Christophe Mercier... (Collectif d'architectes et d'urbanistes)


Près de 20 ans après la démolition sans débat de la tour "Martini", l’hôtel Sheraton s’apprête à subir également une transformation lourde. La politique architecturale de la Région bruxelloise a-t-elle évolué ?

Début 2000, le collectif Disturb s’élevait, avec d’autres associations, institutions et universités, contre la démolition de la tour Rogier, sur la place du même nom. Cette tour de l’architecte Jacques Cuisinier, construite en 1958, année de l’exposition universelle, était remarquable à plus d’un titre. Mixte, elle abritait une galerie commerçante, le théâtre national, des logements avec terrasses, des bureaux et le "bar Martini" avec vue panoramique. Elle marquera pour des décennies le paysage du centre-ville.

Pourtant, minée par les problèmes de copropriété, elle sera démolie dans l’indifférence générale et remplacée par une tour monofonctionelle. Pas de réflexion particulière sur la qualité du projet, pas de concours d’architecture. Cet événement allait participer à l’évolution des pratiques urbanistiques à Bruxelles dans les années 2000. Au-delà de la question patrimoniale, cette démolition/reconstruction mettait le doigt sur l’absence de politique architecturale en région bruxelloise. Et l’absence de volonté des pouvoirs publics d’élever le niveau de réflexion et d’exigence sur la qualité des projets privés.

Un bouwmeester-maître architecte

Les choses avancent en 2009, avec la création du poste de bouwmeester-maître architecte (BMA). Olivier Bastin sera d’abord aux commandes, suivi par Kristiaan Borret depuis 2014. Le premier a tenté d’asseoir la fonction en se focalisant sur les projets publics, en instaurant progressivement une politique de concours qui porte aujourd’hui ses fruits. Le deuxième prolonge la dynamique "publique", mais vise à intervenir également sur les projets privés.

Ces évolutions sont lentes et peut-être imparfaites mais elles sont une étape, et marquent une volonté des pouvoirs publics "d’élever le niveau" de la réflexion, de la création, et de la production architecturale.

Un promoteur opportuniste

Aujourd’hui, la tour "Sheraton" est à son tour dans le collimateur des promoteurs. Dans la foulée de la faillite de l’hôtel, l’avenir de cet immeuble est en question. Partant d’une propriété multiple du bâtiment, le promoteur agit par opportunisme et propose un projet visant à rénover uniquement une partie du bâtiment (la partie le long du boulevard), laissant intacte la partie sur la place Rogier, sans respecter la composition d’ensemble. Par ailleurs, et plus fondamentalement encore, aucune réflexion contextuelle et globale sur le projet n’est proposée.

Or l’impact paysager de ce projet est gigantesque. Porte d’entrée du quartier nord, étape importante sur la petite ceinture, il s’agit probablement d’un des immeubles les plus visibles de la ville, marquant le "skyline" du centre, notamment dans l’axe du nouveau piétonnier. Est-il normal de traiter avec aussi peu d’égards un bâtiment aussi stratégique ? Il nous semble essentiel d’imposer une vision globale sur tout le bâtiment, d’autant plus que le Sheraton a désormais trouvé un repreneur. C’est l’occasion pour l’administration régionale et le BMA de lancer une réflexion avec l’ensemble des propriétaires de l’immeuble. Et aider par exemple à l’organisation d’un concours d’architecture où toute réflexion pertinente permettant de comparer les meilleures options conceptuelles, programmatiques et paysagères, pour faire de cette rénovation une réussite architecturale, et pas simplement un énième projet de promotion commerciale.

La Région doit sortir du bois

En forçant un débat sur ce projet, la Région peut envoyer un message au secteur immobilier bruxellois, valable pour tous les projets ayant un impact déterminant sur le paysage urbain : définissons ensemble les conditions de qualité des projets immobiliers stratégiques, prenons en compte dès le départ la dimension architecturale et urbanistique dans le processus, par le biais de concours d’architecture ou tout autre processus de réflexion, organisés par le développeur, en collaboration avec le BMA. C’est dans un dialogue constructif entre pouvoirs publics et privés, dans le respect du rôle, des contraintes et des missions de chacun, que pourra émerger une vraie politique architecturale ambitieuse.

Bruxelles entretient depuis longtemps une relation compliquée avec l’architecture. Celle-ci est rarement ancrée dans un discours positif et ne peut pas se baser sur une tradition ou une opinion publique et médiatique sensibilisée. Il résulte souvent de cette situation une production assez banale en comparaison avec ce qui se fait dans d’autres capitales. Or, une ville qui développe une architecture de qualité est une ville qui vit avec son époque, qui valorise ses atouts, qui s’assume telle qu’elle est, qui mobilise la diversité des bureaux qui y ont élu domicile, qui intervient de manière nuancée sur des projets qui façonneront pour longtemps son paysage urbain. Tout cela ne coûte pas plus cher et ne prend pas plus de temps. Il s’agit juste de décider ensemble de changer les règles du jeu. Pour de bon. Un renforcement de la gouvernance urbaine et la mise en place progressive, avec les acteurs publics et privés, d’une vraie ambition architecturale, peuvent contribuer à (re)faire de notre région un fer de lance de la créativité architecturale en Europe.

Le collectif est composé de Mathieu Berger (sociologue. professeur de sociologie urbaine à l’UCL), Dag Boutsen (architecte. Decaan Faculteit Architectuur KU Leuven, Brussel/Gent), Arnaud Bozzini (historien. CONGRES ASBL), Maurizio Cohen (architecte, professeur faculté d’architecture de l’ULB-La Cambre Horta), Eric Corijn (Cosmopolis / Emeritus Professor of Social and Cultural Geography. VUB), Jean-Louis Genard (sociologue. Professeur faculté d’architecture de l’ULB-La Cambre Horta), Nicolas Hemeleers (urbaniste. Directeur du bureau CityTools), Michel Hubert (IRIB, Université Saint-Louis), Pablo Lhoas (doyen de la faculté d’architecture de l’ULB-La Cambre Horta), Christophe Mercier (urbaniste-architecte. Associé du bureau Suède 36).