Opinions

Rédacteur en chef de "Dimanche Express" (1)

Le bruit court qu'une loi réprimant le blasphème pourrait être prochainement votée, la Belgique n'en disposant heureusement pas jusqu'à présent. Si c'est bien vrai, voilà l'heureuse séparation entre religion et société civile mise à mal. Mais est-ce vraiment de cela qu'il s'agit ? Allons voir de plus près...

Dans son dernier livre, le journaliste et essayiste Jean-Claude Guillebaud, expliquant "comment il est redevenu chrétien", stigmatise la "dérision goguenarde qui court dans l'époque et agite les médias", particulièrement à propos des chrétiens (2). En Europe, en effet, depuis deux ou trois décennies, on peut assister à une croissance de la "dérision" en matière tant religieuse que politique, observe Marcel Gauchet, une autorité en matière de modernité. Il la qualifie de "réflexe d'enfant gâté pour sociétés de très haute prospérité". En matière de religion, il l'estime plus blessante que l'anticléricalisme ou l'athéisme traditionnels. "Avec la dérision, la conscience religieuse est malmenée dans ce qu'elle a de plus profond : le sentiment d'une certaine gravité de l'existence, le sens des interrogations ultimes devant la mort, l'au-delà, le salut. Ils sont bafoués par une superficialité satisfaite."

Dans l'Occident sécularisé

En Europe, nous avons été pris au dépourvu par la réaction des musulmans lors de l'affaire des caricatures ou du discours de Benoît XVI à Ratisbonne. Dans notre Occident sécularisé - pour le meilleur et pour le pire - nous ne sommes plus capables de comprendre à quel point pour le vrai croyant, la religion est centrale dans sa vie et le touche au plus intime de lui-même. Elle a quelque chose de matriciel. Jésus ou Mahomet ne sont pas des Le Pen ou des Bush... Ils sont de ces personnages qui donnent sens à la vie, de génération en génération, et pour lesquels des hommes et des femmes n'ont pas hésité à donner leur vie. On ne joue pas avec ces images sacrées quand on a un peu de délicatesse. Un symbole, en effet, touche ce qu'il y a de plus profond en l'homme. Pour quelqu'un comme Edgar Morin, sociologue du contemporain, on ne comprend pas l'homme si l'on exclut le mythe, le religieux et le symbolique.

Celui qui s'engage à fond dans sa foi y trouve une nouvelle identité. Je me souviendrai toujours de ce papa lors du baptême de sa fille de 10 ans. Devant toute l'assemblée, il a expliqué comment lui-même avait demandé le baptême au même âge. Et d'ajouter : "Nous avons plusieurs identités : sexuelle, sociale, raciale, professionnelle. Désormais, par le baptême, tu choisis de faire de ton identité chrétienne la première de toutes. Tu es désormais du Christ".

Étonnante Belgique

La Belgique vit une relation étonnante avec la religion. Dès les premiers temps du Royaume, la question des relations Eglise-Etat fut débattue. La réponse a été élaborée en terme de "liberté protégée". La Constitution reconnaît, en effet, la liberté d'organisation des Eglises et, en corollaire, le principe de non-intervention de l'Etat dans celle-ci. Il ne s'agit pas d'une séparation pure et simple, mais plutôt d'une "indépendance réciproque". Selon la Constitution, la religion n'est donc pas une affaire strictement privée. L'épithète "laïque" (à la française) ne convient pas parfaitement à l'Etat belge, celui-ci accordant aide et protection au clergé ainsi qu'aux établissements religieux et philosophiques (la non-croyance, en effet, est aussi une manière de se situer religieusement).

Le Congrès national a motivé cette mesure par le service social rendu. Pour la plupart des députés d'alors, libéraux comme catholiques, la société a besoin de la religion. Selon la Constituante, l'Etat se sentait en devoir de protéger les "cultes". Une loi réprimant le non-respect de la religion de l'autre - ou de sa non-religion - me semble donc aller tout à fait dans la ligne de notre originalité. Il ne s'agit pas de protéger une religion parmi d'autres, mais de protéger l'homme dans toutes ses dimensions, y compris religieuse.

Une évolution positive

Nous connaissons aujourd'hui, dans nos pays, une évolution positive. "Purifiées en général de leurs dogmatismes, les philosophies et les religions retrouvent leur rôle essentiel : celui de nous aider à penser et de nous interpeller sur nos responsabilités d'humain", estiment les professeurs de l'UCL Léon Cassiers et Patrick De Neuter (3). La foi chrétienne - pour parler de la mienne - ne peut se réduire à ses symboles et ses dogmes. Petit à petit, l'Evangile s'est traduit dans une religion, mais celle-ci est loin d'épuiser son originalité. Il est temps aujourd'hui de retrouver la simplicité d'une "voie" d'humanisation, telle qu'elle se présentait à l'origine... Dans notre société inquiète, nous avons besoin de toutes les collaborations pour repeindre le ciel de nos craintes aux couleurs de l'espérance. La dérision a quelque chose de corrosif et réveille des énergies que l'on ferait mieux d'investir ailleurs.

Si donc une loi est votée réprimant les injures à la religion, je serai de ceux qui applaudiront. Ne brandissons cependant pas trop vite le mot de blasphème, qui appartient au langage religieux. Ce n'est pas de cela qu'il s'agit, mais de tolérance, celle-ci commençant par un respect élémentaire. Quant à moi, donc, je lutterai pour le respect de l'identité, notamment religieuse, de chacun, sachant qu'il y a une manière de toucher aux idées et aux croyances qui peut être plus mortelle que les armes. Cela ne m'empêchera pas de poursuivre le dialogue et de dénoncer les autres caricatures de la religion, la violence - physique, morale, institutionnelle - au nom de Dieu, par exemple. Le tout est dans la manière, en veillant à éviter les effets collatéraux. Je reste habité par le désir de pouvoir trouver un jour - lointain horizon - la vérité "ensemble".

(1) Web www.dimanche.be.

(2) "Comment je suis redevenu chrétien", Albin Michel, mars 2007, p. 14.

(3) Revue Louvain N° 152.