Opinions
Une opinion de Jules Gheude, essayiste politique.

La percée de Défi dans les sondages et la popularité de son président, Olivier Maingain, n’ont rien de surprenant. A l’inverse des trois formations dites traditionnelles, Défi a su se préserver des affaires, tout en restant ferme sur ses positions.

Avec les affaires de Charleroi, on aurait pu espérer un changement de cap radical. Il n’en a rien été. Alors qu’Elio Di Rupo s’était engagé en 2006 à faire la chasse aux parvenus, force est de constater que ceux-ci ont continué d’agir. Le paroxysme a été atteint avec Publifin et le Samusocial de Bruxelles. Publifin a également révélé que le MR et le CDH ne s’étaient pas illustrés par une conduite exemplaire. Les auditions de Dominique Drion (CDH) et de Georges Pire (MR) l’ont montré à suffisance. Tout comme les affaires concernant Joëlle Milquet, Serge Kubla et Armand De Decker.

Sceptique, l’opinion

Le fait est que les trois partis traditionnels portent, à des degrés divers, une responsabilité dans la dérive de la gestion publique. Ils n’ont eu de cesse de se partager les influences, mandats et prébendes. Qui pourrait affirmer que la gestion des intercommunales en Brabant wallon diffère de celle qui prévaut à Liège ou en Hainaut ? L’opinion publique ne peut donc être que sceptique à l’égard des engagements pris par le PS, le MR et le CDH pour tourner la page et réformer en profondeur la gouvernance. Chat échaudé, dit-on, craint l’eau froide…

Si vous consultez le site Cumuleo (baromètre du cumul des mandats), vous constatez qu’Olivier Maingain exerçait en 2016 quinze mandats, dont deux rémunérés : celui de député et de bourgmestre de Woluwé-Saint-Lambert. Sa fonction de président de parti n’est pas rémunérée, à l’inverse de celles d’Elio Di Rupo, d’Olivier Chastel et de Benoît Lutgen. Outre le fait d’offrir l’image d’un homme intègre, Olivier Maingain n’a jamais transigé avec la défense des intérêts francophones. A l’instar de ses homologues Elio Di Rupo, Joëlle Milquet et Charles Michel, il avait marqué son opposition à toute scission de Bruxelles-Hal-Vilvorde sans extension de Bruxelles. Il est le seul à ne pas avoir cédé. Ce fut la fin du cartel avec le MR.

La fin de la Belgique

Olivier Maingain n’a également jamais varié dans ses propos à l’égard de la N-VA. Pas question, pour lui, d’afficher la moindre complaisance vis-à-vis d’une formation qui, à ses yeux, dégage des relents d’extrême droite et qui vise le démantèlement du pays, en faisant main basse sur Bruxelles, cette grande ville francophone par la volonté inébranlable de ses habitants.

S’il se défend d’être un nostalgique de la Belgique, Olivier Maingain commet toutefois l’erreur de ne pas vouloir reconnaître que la Flandre est devenue une Nation et que le sentiment nationaliste est loin de ne concerner que la seule N-VA. L’idée confédéraliste, que Bart De Wever entend mettre sur la table des négociations au lendemain des élections législatives de 2019, a été lancée par le parti démocrate chrétien au début des années 90. En 2007, Wouter Beke, l’actuel président du CD&V, déclarait au journal québécois "Le Devoir" : "Nous voulons une véritable confédération où chacun pourra agir comme il l’entend. […] Si les francophones n’acceptent pas de lâcher du lest, nous n’aurons pas d’autre choix que l’indépendance."

Le processus de désagrégation de la Belgique est un processus irréversible. Une opposition francophone en 2019 ne peut aboutir qu’à un blocage total et à l’impossibilité de former un nouveau gouvernement. Or, un pays sans gouvernement, est un pays qui n’existe plus !

L’avenir des francophones

En dépit des propos tenus par Olivier Maingain à l’égard de la N-VA, l’objectivité nous amène toutefois à reconnaître que les ministres fédéraux de ce parti se sont montrés jusqu’ici d’une totale loyauté et qu’ils exercent leurs fonctions avec beaucoup de professionnalisme. L’intérêt majeur qu’Olivier Maingain accorde à la cause francophone en fait également un chaud partisan de la Communauté française. Mais son refus de constituer une nouvelle majorité avec le CDH et le MR au sein de cette institution, nous paraît de nature à compromettre l’avenir de celle-ci. Il n’est pas sain de contraindre des partenaires qui ne s’entendent plus à poursuivre la route ensemble, avec une majorité parlementaire ébranlée et instable.

Le front francophone qu’Olivier Maingain appelle de ses vœux est plus lézardé que jamais. De même, en s’obstinant à ne rien vouloir modifier au niveau des rouages de la Communauté française, le président de Défi ne peut qu’accentuer les difficultés que connaît l’institution, notamment au niveau financier. Pourquoi ne pas opérer la fusion Région-Communauté, à l’instar de la Flandre ? Cela permettrait de réaliser de sérieuses économies et d’engendrer une plus grande efficacité. Le secteur de l’enseignement, auquel Olivier Maingain dit attacher tant d’importance, ne pourrait qu’en profiter.

Dernier point. Olivier Maingain est un fervent partisan de la solidarité Wallonie-Bruxelles. Mais depuis que Bruxelles s’est constituée en Région à part entière (1989), ses habitants n’ont cessé d’affirmer leur spécificité. Comme l’a révélé le Grand Baromètre RTL - Ipsos - Le Soir en mars 2013, 68 % des Bruxellois se prononcent sans hésiter pour l’autonomie en cas d’éclatement du pays. A l’inverse, les Wallons sont 61 % à souhaiter poursuivre la route avec Bruxelles. Voilà qui doit faire réfléchir.

Olivier Maingain est trop intelligent pour ignorer qu’on ne peut progresser sans "realpolitik" ! Les responsables du FDF l’avaient d’ailleurs bien saisi en 1977 lorsqu’ils acceptèrent de négocier avec les nationalistes de la Volksunie le Pacte d’Egmont, que le perfide CVP s’empressa de torpiller…

Dernier ouvrage paru de l’auteur : "Un Testament wallon - Les vérités dérangeantes", Mon Petit Editeur, Paris, 2016. La version néerlandaise est sortie chez Doorbraak Boeken, avec une préface du politologue Bart Maddens de la KU Leuven.