Le téléchargement illégal, alibi en or pour l'industrie du disque?

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Opinions

NICOLAS CURIEN, Professeur au Conservatoire national des arts et métiers
FRANÇOIS MOREAU, Maître de conférences au Conservatoire nationaldes arts et métiers

Depuis plusieurs mois, les majors de l'industrie du disque martèlent sans relâche, par voie de presse et par voie judiciaire, que le piratage menace la survie de l'industrie du disque et, par là même, celle des artistes. Un tel message est doublement critiquable.

D'une part, comme l'ont montré de nombreuses études de terrain, il est loin d'être évident que le piratage soit la cause majeure, ni même un déterminant significatif, de la baisse des ventes de disques enregistrées depuis quelques années: concomitance ne signifie pas causalité! D'autre part, affirmer que les intérêts des majors du disque et des artistes sont convergents face au piratage est discutable. Les réactions face au récent jugement du procès contre un enseignant «pirate» (1) ont montré que la voie du tout répressif ne fait pas l'unanimité parmi les auteurs. Si les producteurs et deux sociétés d'auteurs figuraient parmi les parties civiles, en revanche, l'Adami (2) et le Spedidam (3) jugent contre-productifs les procès contre les internautes et penchent en faveur d'une licence légale. Il est vrai que le lien entre piratage, ventes de disques, revenus des producteurs et revenus des artistes est plus compliqué qu'il n'y paraît.

En effet, le piratage n'a pas que des inconvénients. Le téléchargement gratuit permet de découvrir de nouveaux artistes ou les nouveaux disques d'artistes reconnus: c'est l'effet d'échantillonnage (sampling). En définitive, le piratage pourrait concourir à une croissance du marché des CD... à condition que la qualité de l'original soit suffisamment élevée au regard de celle de la copie numérique, pour inciter une part importante des «pirates» à opter pour le disque. Surtout, le piratage peut susciter une hausse de la consommation sur les marchés induits de la musique. Les chansons utilisées comme sonneries de téléphones portables sont un exemple de produit dérivé dont les ventes croissent de manière exponentielle: les seules sonneries pour portables constituaient, en 2003, un marché de 3,5 milliards d'euros, soit 10pc du marché global de la musique, part qui pourrait atteindre 20 à 30pc d'ici 2006, d'après le cabinet de conseil A.T. Kearney. Quant à l'industrie des concerts, les données collectées par Pollstar Magazine montrent qu'aux Etats-Unis, le chiffre d'affaires réalisé sur scène par les artistes a crû de 65pc entre 2000 et 2004, et le nombre de billets vendus de 28pc, tandis que chutaient les ventes de CD. Des données françaises confirment cette tendance: sur la période 2000-2003, le marché des «tournées professionnelles de variété» a progressé en valeur de 70pc.

Aujourd'hui, les majors ne profitent guère de cette manne. Si les contrats standard attribuent aux labels la gestion et la quasi-totalité des profits des ventes de CD ainsi que, le plus souvent, le merchandising hors concerts (tee-shirts, etc.), ils laissent aux artistes la gestion et les profits des concerts et des produits dérivés vendus à cette occasion. Ainsi, selon des statistiques américaines, plus de 90pc des artistes ne vivent que des revenus tirés de leurs performances sur scène: un artiste peut escompter toucher jusqu'à 35pc des recettes engrangées par ses concerts et 50pc des produits dérivés associés. Rompre avec cette logique et intégrer les revenus des marchés induits de la musique dans le giron des firmes musicales représente pour celles-ci un levier stratégique, propre à contrer la récession des ventes de CD.

Conscientes de l'opportunité, les majors tentent de négocier des contrats s'étendant aux concerts. Ainsi, EMI a-t-il signé un accord avec Robbie Williams garantissant, contre 20 millions de dollars, une part des revenus tirés des concerts, du merchandising et du sponsoring. Les dirigeants d'EMI entendent poursuivre dans cette voie. SonyBMG, dans la plupart des contrats qu'elle signe désormais, a des exigences semblables. De même, s'agissant des sonneries de portables, les majors souhaitent un partage des revenus plus «équitable»: actuellement, sur le portail Vodafone Live, 40pc du prix d'une sonnerie téléchargée va dans la poche de l'opérateur et 60pc dans celle de l'éditeur qui, ensuite seulement, reverse une part aux maisons de disques.

La capacité effective des majors à imposer un nouveau partage des revenus aux artistes et aux autres acteurs de la filière ne va cependant pas de soi, car les progrès du numérique remettent en cause le rapport de forces au sein de l'industrie musicale, fragilisant la position historiquement dominante des majors.

Tout d'abord, les coûts de production sont diminués, abaissant les barrières à l'entrée. Ensuite, avec le développement du peer-to-peer, la promotion et la distribution peuvent s'opérer en ligne quasi gratuitement, permettant à un artiste, même hors star system, de diffuser sa musique, de développer sa notoriété, de vendre des produits dérivés et surtout d'attirer vers ses concerts. Les majors perdent ainsi leur avantage comparatif par rapport aux indépendants, voire aux artistes gérant eux-mêmes leur carrière: en mars 2004, George Michael a annoncé qu'il ne vendrait désormais plus de CD mais que ses fans pourraient télécharger sa musique directement à partir de son site web. Moins dépendants des majors, les artistes seront vraisemblablement réticents à partager des revenus croissants et, selon le manager des Red Hot Chili Peppers et de Metallica, certains envisageraient même de lancer leurs propres labels.

Si les artistes sont moins enclins à signer avec des majors, le risque n'est-il pas de voir ces dernières s'intégrer verticalement vers les marchés induits, et notamment les salles et l'organisation de concerts? Aujourd'hui, aux Etats-Unis, même si l'industrie des concerts s'est consolidée autour de trois entreprises dominantes (Clear Channel, HoB et AEG), il subsiste d'indéniables opportunités d'acquisitions pour les quatre géants de la musique, avec, pour perspective, d'investir un segment du marché qui profite du piratage, au lieu d'en pâtir. D'autant que le contrôle simultané de salles de concerts et de radios, qui restent le principal vecteur de prescription de la musique, renforcerait sensiblement le pouvoir de marché des majors. Ainsi, Clear Channel, qui allie stations de radio et réseau de salles aux Etats-Unis, a-t-il été accusé de menacer de moindres passages à l'antenne les artistes refusant d'effectuer leurs tournées dans ses salles de concerts! En dépit des échecs retentissants auxquels ont donné lieu les opérations de diversification dans l'industrie des médias menées à la fin des années 90, un mouvement d'intégration de l'industrie de la musique vers les marchés induits n'est donc pas à exclure, en dépit du dommage qui en résulterait pour la diversité culturelle.

1. «Libération» du 3 février.

2. Société civile pour l'administration des droits des artistes et des musiciens interprètes.

3. Société de perception et de distribution des droits des artistes interprètes de la musique et de la danse.

© La Libre Belgique 2005

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