Opinions Pris sur une ligne de front en Irak, le cliché du combattant Park réunit dans une seule et même image deux éléments qui accaparent chaque jour davantage les consciences : Internet et le terrorisme islamique. Mais quel est leur point commun? Une opinion de Laurent Verpoorten, journaliste pour la Radio chrétienne francophone. 

Nord de Mossoul, Irak, 8 juillet 2016, 6h24 : dans un moment d’accalmie, le combattant volontaire américain Louis Park, 27 ans, attrape son smartphone et enclenche l’application Pokémon-Go. Ce nouveau jeu de réalité "augmentée" lancé par Nintendo au début du mois consiste à "attraper", où que l’on se trouve, de petits animaux imaginaires qui se surimpressionnent au réel par l’intermédiaire de la fonction appareil photo des téléphones portables. Bingo ! Un carapuce, ridicule petite tortue potelée souriante, fait son apparition au beau milieu de la ligne de front sur laquelle les peshmergas kurdes chrétiens livrent un combat sans merci contre les troupes de Daech (voir photo). Dans l’écran du smartphone, la couleur bleu océan du carapuce se détache parfaitement sur fond de désert irakien, quasiment dans la ligne de mire de la mitraillette lourde que Louis Park a déposé à sa gauche. Il lance alors une "pokéball" virtuelle pour s’en saisir et poste immédiatement le cliché sur Instagram avec ce commentaire : "Daech, venez me défier dans une bataille pokémon. Les mortiers, c’est bon pour les mauviettes !" Dans la journée, l’image et le commentaire font le tour de la planète…

C’est que la photo de Louis Park fait figure de symbole du monde contemporain. Tout d’abord, en réunissant dans une seule et même image les deux éléments qui accaparent chaque jour davantage les consciences : Internet et le terrorisme islamique. Mais surtout, en rendant visible d’une manière particulièrement nette la logique d’irruption qui leur est commune.

© Facebook, capture d'écran


Logique d’irruption

Au fond, l’efficacité morbide du terrorisme tient à sa puissance d’irruption, à sa capacité, en y faisant son apparition de manière subite, de transformer le réel en un environnement imprévisible, dans lequel, toujours et partout, l’horreur peut fuser. Au nombre des victimes, il faut donc ajouter au bilan des attentats l’anéantissement de notre quotidien, c’est-à-dire de ce qui charpente en douceur nos existences. Un quotidien fait de lieux, d’habitudes, de repères, qui façonnent notre représentation du monde tout autant qu’ils la confirment. Un quotidien souvent monotone mais qui nous rassure et sur lequel nous pouvons nous appuyer précisément parce qu’il est sans surprise, ne change pas, n’évolue qu’à dose réduite et progressive. Un quotidien dans lequel l’inattendu demeure rare ou inoffensif et qui est, qui était, aimé pour cela.

Le succès de la photographie de Louis Park s’explique par le fait qu’elle inverse, le temps d’un instant, le sens de la logique d’irruption. L’apparition inopinée d’un pokémon sur un théâtre de guerre irakien répond comme en miroir à celle des terroristes dans nos cités. Ce n’est pas Daech qui va conquérir le monde, semble dire le cliché, le monde est déjà conquis par Internet. De là à espérer que les terroristes se contentent de victoires à Pokémon-Go, le pas est vite franchi… Derrière le commentaire naïf, c’est le fantasme contemporain qui s’exprime : celui d’un monde où tout se règle par la technique, dont les pokémons sont le dernier avatar. Confronté au réel fanatisé et paranoïaque prêché à coup de meurtres par le terrorisme islamiste, le monde occidental s’illusionne du réel régressif et fantasmé d’Internet.

Pop-up

Rien ne semble en effet plus opposé au "réel" que les islamistes appellent de leurs vœux que le "réel" informatisé et ludique auquel aspirent nombre d’Occidentaux. L’atmosphère de liberté absolue qui émane du réseau Internet contraste apparemment avec le climat de terreur que veut imposer Daech.

Pourtant, la logique d’irruption s’y développe pareillement. Avalanche de publicités en pop-up, spams dans nos boîtes mail, virus dans nos ordinateurs, autant d’éléments qui s’imposent à nous sans notre consentement. Internet est d’ailleurs par essence intempestif. Son accès permanent permis aujourd’hui par nos téléphones abolit les cadres, les situations, les contextes. D’un simple clic, nous dénions notre attention à ce qui nous entoure en permettant à l’ailleurs de faire son apparition décalée dans notre environnement. Ici encore, c’est le quotidien, jugé trop peu attractif, qui est sacrifié.

Le jeu Pokémon-Go ne fait que pousser la logique d’irruption à son paroxysme. Mais alors que la survenue inopinée du terroriste épouvante, celle du pokémon amuse et passionne. Certes, un pokémon ne tue personne. Mais il participe lui aussi au processus de court-circuitage abrupt auquel sont désormais constamment soumises nos existences. L’obligation d’avoir à évoluer dans un espace et dans un temps obéissant à des règles, des contraintes voire à des interdits, ne les concerne plus. De par leur nature déconstructrice, pour ne pas dire sacrilège - comme en témoigne l’irruption récente de pokémons au camp de concentration d’Auschwitz - le pokémon comme le terroriste transforment l’espace, quel qu’il soit, en zone de combat réel ou virtuel et réduisent le temps quotidien à n’être plus qu’un moment de suspens entre deux de leurs apparitions.

Discernement

Nous pourrions avoir le sentiment que s’imposent désormais à nous deux "réels" : celui, répulsif, généré par le terrorisme et l’autre, virtuel, proposé sur Internet. Le soldat Louis Park, lui, a fait le choix du premier. Après avoir retiré rapidement la photo de son compte personnel, il a déclaré dans une interview qu’il aurait préféré attirer l’attention sur le manque de moyens dont il dispose sur le terrain dans son combat contre Daech. Ancien Marine, Louis Park a en effet décidé de s’engager au sein de Dwekh Nawsha, une organisation paramilitaire internationale créée en 2014 afin de défendre les communautés chrétiennes d’Irak. Malgré les apparences, il est clair qu’il a fait le choix du réel plutôt que du virtuel.

Il n’est cependant pas certain que ce type d’option soit la bonne manière de mêler le christianisme à la question qui nous occupe. Mieux vaudrait redécouvrir la manière d’être au monde peaufinée inlassablement par la religion chrétienne au cours de ses 2 000 ans d’existence. Une approche qui n’emprunte en rien à la logique d’irruption et qui pourrait donc se révéler particulièrement utile aujourd’hui. Cette méthode d’approche du réel s’appelle le discernement.

Le discernement consiste à savoir reconnaître autour de soi les traces de l’action de Dieu. Or, à l’image de Jésus qui ne fit pas irruption dans le monde mais y naquit tout simplement, puis choisit d’y vivre en toute discrétion durant 30 ans, les manifestations du Dieu chrétien ne sont jamais violentes ou tapageuses. Le discernement cultive donc un art de vivre reposant sur la patience, la capacité d’ouverture et d’observation. Il ne s’agit pas de se laisser ballotter au rythme saccadé du divertissant, de l’inattendu ou du spectaculaire mais de pouvoir capter ce qui fait, dans le réel, la dignité du banal, de l’humble et de l’ordinaire. Ce qui permet d’ouvrir la voie, dans sa propre vie, à quelque chose de tout différent de la logique d’irruption : la possibilité d’une rencontre.