Opinions

Une opinion de Camille Wernaers, journaliste et militante féministe. 

Même si l'affaire Weinstein est passée par là, certains films sont encore stigmatisés parce que réalisés par des femmes.

Cette année est la première édition du festival de Cannes après les révélations de l’affaire Weinstein. 82 femmes ont monté les marches pour réclamer l’égalité salariale et le festival est le premier signataire d’une charte pour la parité femmes-hommes. Un flyer est distribué sur la Croisette rappelant les peines encourues pour harcèlement sexuel, avec un numéro de téléphone (+33 (0)4.92.99.80.09) pour toute victime ou témoin. Du jamais vu. Notons tout de même que si la parité est respectée dans les différents jurys, pour les réalisatrices, par contre, c’est toujours aussi compliqué. Il n’y a que trois films réalisés par des femmes sur les 21 en compétition pour la Palme d’or : "Heureux comme Lazzaro" d’Alice Rohrwacher, "Les filles du soleil" d’Eva Husson, "Capharnaüm" de Nadine Labaki. Une invisibilisation historique puisque seulement 82 films réalisés par des femmes ont concouru en compétition officielle depuis la création du Festival de Cannes en 1946.

"Pas les moyens de leurs ambitions"

C’est dans ce contexte particulier que le Monsieur cinéma de la RTBF, Hugues Dayez, écrit un article pour remettre ces réalisatrices à leur place, qui n’est visiblement pas derrière une caméra selon lui. Dans son article titré "Au Festival de Cannes, les films de femmes déçoivent", il donne son avis négatif sur deux des trois films présentés. La critique cinématographique est bien sûr un exercice subjectif, d'autres semblent avoir apprécié ces films. On peut tout de même remarquer le traitement médiatique "spécial" appliqué aux films de réalisatrices par ce journaliste. D’abord, lorsqu’un homme réalise un film, on appelle cela… un film. Quand une femme est derrière la caméra, le film se transforme subitement en "film de femmes". "Comme Eva Husson, Alice Rohrwacher n’a pas les moyens de son ambition", écrit le journaliste.

Prenons donc au pied de la lettre cette affirmation et regardons les moyens mis à disposition des réalisatrices. En France, par exemple, les réalisatrices sont payées 42% de moins que les hommes et elles se voient bien souvent aussi accorder des budgets moindres : 3,5 millions d'euros en moyenne pour les femmes contre 4,7 millions pour les hommes. Les femmes réalisatrices n’ont effectivement pas les moyens de leurs ambitions, mais cela n’est pas toujours dû à un manque de talent. Pire, le journaliste craint qu’un de ces films ne gagne un prix parce que "la pression est forte pour récompenser le combat des femmes en cette année post-scandale Weinstein". On aura tout lu. Que Monsieur Dayez se rassure, seule une réalisatrice a reçu la Palme d’Or à Cannes. Tout devrait donc vite rentrer dans l’ordre.

Être une femme ne protège bien entendu pas de réaliser un mauvais film. Être un homme non plus. Rien qu’en ce moment, au cinéma, plein de "films d’hommes" me déçoivent : Taxi 5, Gringo et Gaston Lagaffe, entre autres.

Et en Belgique ? Chaque année, le festival belge Elles tournent se bat pour mettre en avant le travail de femmes réalisatrices venant du monde entier. On n’y a jamais vu Hugues Dayez. Nul doute, pourtant, qu’il y trouverait des « films de femmes » assez bien pour lui.


Le titre et les intertitres sont de la rédaction.