Opinions Une opinion de Pascal Warnier, économiste.

Les objectifs d’efficience prennent largement le pas sur la prise en compte des besoins des travailleurs. Une course sans fin conduit l’homme au travail vers l’épuisement.


Marie-Hélène Ska, secrétaire générale de la CSC, lançait dans "La Libre" du 12 septembre dernier un avertissement à la classe politique : "Nous sommes attachés au progrès social […] mais si c’est pour arriver à une situation qui, qualitativement et collectivement, est plus tendue, cela s’appelle une régression sociale. Quand je vois le nombre de personnes malades au travail, parce que la pression est trop forte ou que le travail n’a plus de sens, je dis qu’il y a un problème."

En effet Madame Ska, vous avez raison. Il y a un vrai problème de société ! Le mal-être au travail est en croissance constante depuis plusieurs années. Les cas de dépressions et de burn out liés au travail ont presque triplé en 10 ans. Le nombre de personnes en incapacité de travail depuis plus d’un an est passé quant à lui de 204 307 invalides à 346 971 (1). Une enquête menée sur les conditions de travail en 2015 (2) relève également qu’en Belgique 32,5 % des personnes interrogées disent avoir un sentiment d’épuisement à la fin de la journée de travail et 29,7 % d’entre elles que leur travail affecte négativement leur santé. A force de rationalisation et de recherche effrénée de performance économique, le travail aurait-il rendu l’homme malade plutôt que de l’épanouir ?

Les maux contemporains

Pour essayer de comprendre ce phénomène, un article de l’UCL publié sous le titre "Le travail est-il devenu insoutenable ?" (3) apporte un éclairage utile. Deux sociologues proposent une analyse pour interpréter l’épuisement professionnel comme étant "une expression symptomatique des maux contemporains du travail".

Le burn out, nous disent-ils, est "une forme de protestation muette inscrite dans un processus dont on peut repérer trois dimensions". Tout d’abord, l’accumulation d’incidents révélant des contradictions dans les tâches à effectuer entre par exemple qualité et quantité, sécurité et productivité, des conflits de valeurs, des ambiguïtés dans les rôles à tenir, des buts irréalisables. Ensuite, la chute qui se caractérise par le désinvestissement progressif et le détachement et conduit à des états de confusion qui peuvent prendre des formes plus ou moins sévères de troubles physiques et psychologiques. Enfin, la riposte, c’est-à-dire "un temps indispensable pour récupérer des forces vitales et qui consiste à desserrer les contraintes de l’urgence, à se défaire d’un idéal de perfection et à pouvoir dire ce qui met en défaut dans l’exercice du métier".

Pourquoi ?

Les causes de ce phénomène sont à rechercher dans l’évolution du travail.

A partir des années 80, de nouvelles caractéristiques sont apparues dans tous les secteurs professionnels marchands comme non marchands. Relevons-en quatre citées par les sociologues de l’UCL. D’abord, l’intensification de la production va de pair avec une exigence d’intensifier sa propre implication professionnelle. Puis le pouvoir de la mesure (il faut toujours quantifier pour être crédible !) et le développement de la gestion par objectifs qui cherche à aligner les façons de faire sur des standards indiscutables. Et enfin, l’exigence de toujours plus de souplesse et d’adaptabilité dans le travail. Enfin, les évaluations individualisées concourent à la destruction des formes de solidarités […] professionnelles.

Nous en ajouterons trois autres qui accroissent elles aussi la pénibilité du travail de nombreux salariés. Il s’agit de l’informatisation de plus en plus fréquente du contenu du travail. Il est en effet courant de voir que les salariés doivent "céder" leurs connaissances - en être dépossédés et en perdre la maîtrise - aux logiciels de gestion intégrée (ERP) en vue d’automatiser les processus de travail et d’accroître le "reporting" quantitatif. Ensuite, le diktat du "client roi" qui pousse toujours vers plus d’investissement dans le travail. Enfin, les managers appelés à gérer des équipes sont eux aussi et peut-être plus que d’autres soumis aux contradictions évoquées plus haut et surtout peu préparés à y faire face. Qualité totale, amélioration continue des processus de travail, gestion par les compétences, tous ces procédés de gestion concourent in fine à l’idéologie du progrès perpétuel et à la course à l’excellence. Cette course sans fin qui conduit l’homme au travail - on le voit - vers l’épuisement. Ceci fait dire à d’autres auteurs comme Danièle Linhart que l’on est passé de la déshumanisation taylorienne à la sur-humanisation managériale (4). Les objectifs d’efficience prenant largement le pas sur la prise en compte des besoins des travailleurs.

Pour un modèle soutenable

Denis Pennel, directeur général de la world employment confederation et auteur du livre "Travail, la soif de liberté" (Eyrolles, 2017), indique quant à lui que le monde du travail doit impérativement s’adapter aux nouvelles réalités du XXI e siècle (LLB 23-24 septembre 2017). "Les entreprises demandent aux travailleurs d’être plus flexibles, or les règles de travail sont plus rigides. […] Ils sont pris entre deux feux, ce qui conduit au burn-out. L’entreprise doit s’adapter à l’évolution sociologique de la société, elle doit démocratiser son fonctionnement en termes de management et de gouvernance", elle doit substituer un modèle soutenable, qui n’épuise pas hommes et femmes au travail, au modèle du "flux tendu" qui induit une intensification constante du travail.

Le monde politique semble prendre conscience de ce phénomène. La note de politique générale sur l’emploi du 3 novembre 2015 met l’accent sur "le travail durable qui est un travail qui motive […], donne suffisamment d’opportunité pour apprendre, ne stresse pas et laisse suffisamment de liberté pour la famille, le sport et les hobbies". Reste à voir maintenant si, comme s’interrogent les deux sociologues de l’UCL, "les chantiers prioritaires qui ont été définis par les pouvoirs publics iront jusqu’à remettre en cause le modèle de la performance dont une des expressions symptomatiques continue à être le burn out".

-> (1) Inami 2016, Statistiques.

-> (2) European working conditions survey, enquête de 2015 menée auprès de 2190 salariés.

-> (3) T. Périlleux et P. Vendramin (UCL/Iacchos) "Le travail est-il devenu insoutenable ?", Sociétés en changement, 2017.

-> (4) D. Linhart, "La Comédie humaine du travail. De la déshumanisation taylorienne à la sur-humanisation managériale", Paris, Erès 2015.