Opinions
Une opinion de Jean-François Nandrin, directeur d'école s'exprimant à titre personnel.


Si un jeune a un projet précis, il en sera freiné si nécessaire, mais il subira ce "tronc commun" jusqu’au bout.


Ils s’appellent Sophie ou Simon, souhaitent entrer en qualification, avec choix précis, et ont les résultats ad hoc. Ils veulent du concret et apprendre un métier. Ils sont soutenus par leurs parents dans ces projets, dont nous trouvons qu’ils leur correspondent bien. Malheureusement, points ad hoc signifie un ou des échecs au CE1D (diplôme de fin du 1er degré), permettant néanmoins un passage en qualification où ces cours en échec sont dispensés d’une autre manière. Hélas, le CE1D, c’est "tout ou rien" : ou nous l’accordons sans restriction, ou on double.

Pour obtenir la "restriction" (mot choisi ! - par qui ?) vers la qualification, il faut passer trois ans dans le degré. Hélas, ces jeunes ne sont que dans leur 2e année dans ce degré. En clair : ils doivent soit recevoir le CE1D (justement pas réussi) soit recommencer une 2e "commune" avec quelques aménagements remplaçant (pour simplifier) les options par des aides ciblées. Mais ils n’ont pas tant besoin d’une aide que de trouver la motivation d’exercer ce qui leur plaît !

Le système les emprisonne donc dans une nouvelle année du tronc commun, jusqu’à plus soif, jusqu’au décrochage (même pour la qualif’!), jusqu’aux attitudes difficiles, parce qu’enfin : ils veulent des métiers concrets mais on le leur refuse. Et encore, nous n’en sommes pas à la prolongation promise par le Pacte, du tronc commun jusqu’en 3e ! Autrement dit, si un jeune a un projet précis, il en crèvera si nécessaire, mais il subira ce "tronc commun" jusqu’au bout.

Mais pourquoi ne pas offrir le projet que porte ce tronc commun en qualif’?

Question sensée à laquelle ont répondu des insensés et des ruinés. Blindés d’idéologie, des penseurs d’une gauche imposent un tronc commun dans l’espoir de mieux faire des citoyens critiques. Raté, car ces jeunes s’épanouiraient davantage là où ils seraient bien et s’y ouvriraient dès lors aux valeurs que propose le décret Mission. Mais pas, mais plus en 2e commune ! Et la qualification coûte cher, plus cher que le général : la Fédération Wallonie-Bruxelles est dans la dèche - sauf quand il faut payer des mandats inutiles. Et le Pacte, quand on le lit attentivement, tout en disant revaloriser le qualifiant, le passe à la moulinette. Gros gain d’argent, tant pis pour les élèves (d’ailleurs à peine cités dans le Pacte).

Cette perversion du système, qui nous interdit d’orienter avant trois ans passés dans le 1er degré, doit cesser. Revaloriser le qualifiant, c’est y envoyer en temps utile des élèves motivés et non dégoûtés de l’école où ils ont stagné "en attendant que ça passe", "tombant" finalement en qualification.

Contre-argument qu’on entend souvent : "Si vous savez que l’élève à un projet, libre à vous de lui accorder son CE1D !" C’est vrai, mais les professeurs sont souvent perplexes parce qu’ils ont tous l’expérience d’élèves soi-disant orientés qu’ils retrouvent en 3e générale l’année suivante. C’est l’autre perversité du système : il implique que tous les acteurs jouent le jeu, ce qui n’est pas toujours le cas, car les mêmes ont fait des promesses délirantes de réussite de même type pour tous et, la pression socio-économique jouant, les parents sont persuadés de faire le meilleur choix en remettant leur enfant en général. D’ailleurs, n’a-t-il pas réussi en ratant ? Cela fonctionnera bien encore, non ?

Il y a dix ans, Nicolas doublait sa 2e année. Son unique rêve : la carrosserie. Ses dessins de voiture étaient certes très beaux mais ne rapportaient pas de points. Il n’en pouvait plus en classe - et nous non plus avec lui ! Rester sept heures assis à écouter des fariboles là où on souhaite manipuler une voiture ! Quelques élèves ont payé en échecs les distractions provoquées par Nicolas. J’ai récemment appris avec joie qu’il avait ouvert un garage. J’en ai conçu encore plus de colère contre ce système qui nous a fait crever. Parce que pour certains idéologues, nous ne sommes pas tous égaux mais tous identiques. Cherchez l’erreur.