Opinions

MURAT DAOUDOV, membre du Conseil des Bruxellois d'origine étrangère (CBOE)

Le voile occupe ces derniers mois l'actualité de plusieurs pays, devenant le sujet de la controverse publique. Dans les écoles, la fonction publique ou sur les cartes d'identité il provoque des débats passionnés.

En Belgique, son irruption dans l'actualité avec la manifestation devant l'école Athénée Bruxelles II à Laeken en fera sans doute un des dossiers-test pour le nouveau gouvernement. De nombreuses filles musulmanes voilées et non se sont mobilisées pour protester contre l'interdiction du foulard jugée comme un signe de l'intolérance à leurs valeurs et la liberté de conscience. Loin d'être un élément de prosélytisme, le voile est pour elles un symbole de liberté et elles réclament le droit de vivre leurs particularités dans une société respectueuse de sa diversité.

L'initiative d'interdire le foulard dans les écoles a inévitablement blessé les susceptibilités de nombreux musulmans. Au-delà d'une simple question qui relève de l'ordre intérieur scolaire, elle s'inscrit pour eux dans la politique qui les vise et cherche à limiter leurs acquis sur fond de la montée de l'islamophobie. Et dans l'absence de véritable dialogue, les questions comme celle du voile deviennent vite des champs d'affrontement pour des camps opposés.

Des deux côtés, c'est la peur. La peur des concessions. De côté des musulmans, la peur de voir venir d'autres mesures discriminatoires, de côté des autorités l'inquiétude, même si camouflée, de céder devant «la montée de l'intégrisme». Après le foulard, quelles seront les mesures ou exigences suivantes? Le foulard pourrait-il devenir un casse-tête futur pour le gouvernement et la manifestation à Laeken en est-elle un signe précurseur? Il semble bien que oui.

Mais la Belgique n'est pas seule à affronter ce dossier épineux. Le voile a constitué une épreuve importante devant le gouvernement turc du parti AKP («islamistes modérés» ou «conservateurs démocrates» selon les uns ou les autres). La question du voile provoque des tensions et le parti au pouvoir a dû vivre une véritable crise en avril dernier, quand le président de la République, le chef de l'état-major et des hauts bureaucrates ont boycotté la réception officielle au parlement à l'occasion de la fête nationale. En cause: les épouses voilées des responsables du parti au pouvoir. Au yeux des défenseurs de la laïcité stricte, le nouveau gouvernement veut «détourner la Turquie de la voie de modernisation et l'éloigner du monde civilisé» en banalisant le voile dans l'administration. «Le sommet de l'Etat s'est heurté au foulard» a ironisé un journaliste. Le président du parlement turc (membre de l'AKP), au centre des critiques émanant de la presse pro «kémaliste», s'est vu attribuer par les médias la phrase «le vrai danger est le décolleté (et pas le voile)». Même s'il l'a démentie, cette phrase illustre bien à quel point l'habillement est devenu le symbole des camps opposés en Turquie.

Là aussi, les adversaires se défendaient avec ardeur. Alors que les uns voyaient dans l'irruption du voile une tentative de remise en cause du caractère laïc de l'Etat, les autres arguaient que la Turquie de XXIe siècle devait dépasser les vieux fantasmes de la «menace intégriste». Remarquablement, les camps se référaient tous les deux à l'Occident: quand les «conservateurs musulmans» se référaient aux Etats-Unis (le Premier ministre Erdogan n'avait-il pas dû y envoyer ses filles à l'université, car voilées, elles ne pouvaient pas étudier dans leur pays?), les fervents défenseurs de laïcité s'inspiraient de la France où la volonté d'interdire le port du voile ravivait aussi des débats passionnés.

Dans l'Hexagone, le «problème du foulard» a vu officiellement le jour voici près de quatorze ans, mais s'est reposé avec une certaine acuité devant le nouveau gouvernement. Le Premier ministre Raffarin venait d'achever un chantier important, celui de création du Conseil français du culte musulman (CFCM). Naissant dans un contexte chargé, cet organe, sans avoir le temps de se consolider, doit affronter ce dossier «foulard» à caractère passionnel. Plusieurs projets de loi visant à interdire le voile dans la fonction publique et les écoles sont déposés et le Premier ministre Raffarin déclarait à la télévision être favorable à l'interdiction. Comparé à lui, le ministre de l'intérieur Sarkozy, qui veut éviter de «rallumer les guerres de religion» , est parfois qualifié de plus modéré et nuancé par des responsables musulmans, même s'il a rappelé en avril dernier l'obligation de figurer tête nue sur les cartes d'identité. Enfin, le président Chirac ne s'est pas non plus esquivé du débat en prônant la nécessité d' «une solution de sagesse» .

Les acteurs concernés, les hommes politiques, les enseignants, les intellectuels... tous participent à la polémique. Alors que les uns qualifiaient le port du voile d'un « acte politique redoutable» et y voyaient «l'émergence du mouvement fondamentaliste» , les autres le défendaient au nom de la tolérance, de respect du pluralisme et mettaient en garde contre toute démarche qui «alimenterait chez les musulmans le sentiment de victimisation» . Symbole de prison pour les femmes selon les uns, le voile est pour d'autres un élément important de la liberté de conscience.

Là, en France aussi, la peur des concessions hantait. L'éditorialiste du Nouvel Observateur l'a exprimée avec clarté: «Artificielle, cette affaire de voile? Ne vous y trompez pas! Elle est lourde en symboles. Des musulmans français, hier silencieux, aujourd'hui le disent: c'est un test pour la République. Elle résiste ou elle cède. Et elle aura, alors, à céder sur autre chose» .

Des problèmes semblables risquant de resurgir avec les communautés musulmanes de plus en plus nombreuses en Europe, ils doivent être étudiés en profondeur et nécessitent des solutions «de sagesse» si on veut privilégier la coexistence harmonieuse au sein des sociétés pluralistes. Car au-delà de tout aspect administratif/juridique de l'affaire du voile, c'est bien cela qui est sur la table. Le choix est ici entre l'approche nuancée et de la logique de l'exclusion, l'«interdictionnisme».

Ainsi, le foulard n'est qu'un catalyseur des discussions sur l'avenir des musulmans en Europe. Le débat passionne, mais se heurte pour l'instant à la logique d'interdiction simple. Dans ce contexte, la récente décision de la Justice russe constitue un exemple intéressant. Saisie par plusieurs musulmanes contre les dispositions interdisant les photos «voilées» sur les passeports, la Cour Suprême russe avait débouté cette requête en mars 2003 en arguant que l'Etat russe était laïc et que «le Coran n'était pas une source des lois» . La société russe vit aussi des débats ardents sur le sujet. Les plaignantes ayant interjeté appel, la Cour Suprême a rendu en mai une nouvelle décision, cette fois favorable. Qualifiée de «victoire sans précédent» par les responsables religieux musulmans russes, elle apparaît telle une preuve de tolérance plutôt qu'une concession au fondamentalisme religieux. Mais tous ne sont pas convaincus. Ainsi, selon le sondage de la radio moscovite «Echo de Moscou», 64 pc de ses auditeurs la désapprouvent. Néanmoins, cette décision a suscité l'intérêt de la presse turque «conservatrice» qui n'a pas manqué de la répercuter. Elle estime sans doute qu'elle pourrait être un exemple pour son pays comme pour les autres.

A voir, évidemment.

© La Libre Belgique 2003