Opinions Jean-François Nandrin

Le voile islamique est devenu un lieu de farouche combat pour l’imposition à l’autre de sa vision de la société. Mais le modèle de la société occidentale rend-il crédible son propre combat ? Dans un article récent (1), une féministe rappelait "les combats de nos aïeules contre le sexisme légitimant un ordre patriarcal". Mais qu’offre donc notre culture qui dé-voile ?

Les bien-pensants affirment aussitôt, la bouche en cœur, qu’elle offre aux femmes la liberté et le respect. Amen. Les femmes libres peuvent donc librement s’habiller comme la mode l’impose . Les imams devraient faire appel à des agences de publicité : non seulement l’imposition est parfaitement réussie dans une majorité de cas, mais les sujets croient avoir choisi. Quel succès ! Et que dévoilons-nous ? Cette mode impose de dévoiler un maximum son corps, souvent avec des tendances sexualisées. On peut se demander si cet état de fait est au bénéfice de la qualité de notre vie relationnelle et du respect des femmes. Simultanément, la publicité et la mode nous déforment à adopter un modèle non naturel du corps, croisement entre le mannequin de cire des magasins, nécessairement ferme, l’ado de 15 ans et l’anorexique. La rencontre est explosive : la femme qui choisit - librement - d’être à la mode expose son corps à toutes les évaluations de maquignons.

J’entends déjà les bien-pensants outrés : chacune a le droit de suivre la mode ! Mais bien sûr : faites ! Même si les maquignons que restent souvent les hommes se feront une opinion sur l’essentiel . La femme au corps parfait est-elle souhaitée pour sa valeur personnelle ? Ah, voilà les autres bien-pensants : "Sa valeur personnelle : ce type va finir par nous parler de la beauté intérieure !"

Il n’est pas nécessaire de revenir sur la sexualisation de notre société. On ne fera pas croire qu’on met un vêtement ultracourt sans avoir un peu l’idée de se montrer et de plaire. Parfois d’autant plus provoc’ qu’on a peu d’atouts. Et comme il faut rester ado jusqu’à un âge qu’on appelait jadis celui de la maturité, on en voit des fautes de goût ! Quoiqu’il arrive qu’une femme vous fasse bien sentir que votre regard la dérange - tout en exposant devant vous tout ce que la bienséance interdit de nommer ici. Force de la mode ! Naïveté ? Comme ces ados qui enlèvent leur veste sous la pluie en sortant de la voiture parentale, parce que c’est "nul" d’être en capuchon. Plutôt la crève que la honte !

Mais au jeu d’exposer au maximum nos corps, sortons-nous gagnants ? On ne voit pas que la qualité des situations affectives ait fait ces dernières années des progrès en rapport avec ceux de la courte couture.

Lorsque donc l’islam dit qu’un habillement plus couvrant respecte plus la femme et donne en plus de chances à chacune, j’ai deux réactions. L’une de rigoler : comme si une religion masculine ne s’était jamais préoccupée de ça ! Enfin, Muhammad, peut-être : des hadiths (dits du Prophète) le montrent très respectueux des femmes. Ses successeurs avaient une autre opinion ! Et saint Paul, attaqué dans l’article cité, certainement : dans un monde où la participation des femmes à la religion était d’être vierges ou prostituées sacrées, il permet aux chrétiens un culte commun, tout en demandant aux femmes, dans cette impensable nouveauté, un peu de discrétion. Mais bon, il est toujours littérairement correct de casser du catho, quoiqu’il en aille de la vérité.

L’autre réaction est de me dire que, sans peut-être le vouloir, l’islam n’a pas tort. On peut être à la mode et correcte, en évitant le déballage. Evidemment, entre "couvrir ses atours" (phrase du Coran qui sert de base au voile) et s’emballer complètement, il y a une marge.

Par ailleurs, il faut entendre ce que les musulmanes en disent elles-mêmes - sans tout de suite croire à la conjuration ou au lavage de cerveau. Le voile leur permet de circuler parmi "leurs" homme (pères et frères compris) en se faisant respecter. Paradoxalement, le reste de la tenue est parfois très sexy. Mais la règle est respectée ! Cela leur permet de côtoyer notre culture sans l’apparence de courir un danger, et de s’intégrer. Plus d’une ne pourrait faire d’étude ou postuler un emploi sans ce visa. Ne projetons donc pas sur le voile notre perception en la croyant la seule bonne : notre dévoilement n’est guère plus brillant quant au respect des femmes.

La source du problème est à chercher chez l’homme. C’est l’homme qui s’affole dès qu’il voit un corps - et d’autant plus qu’il "le regarde jusqu’à distinguer ses formes", comme le dit un hadith condamnant cette attitude. Des hommes-enfants qui ne savent comment se situer devant cette femme si attirante (la "pute" des fantasmes) mais en même temps "mère" intouchable. Cela en dit long sur l’éducation des petits mâles ! Des musulmanes en témoignent sans le vouloir en ayant si bien intégré qu’un homme ne peut que "mâter" qu’elles rejettent, par exemple, un professeur de gym masculin. Le "grand œuvre" musulman, le "grand" "jihad" consiste justement à se maîtriser (le petit étant la guerre).

C’est par éducation des enfants mâles dans la connaissance et le respect de leur propre corps et psychisme qu’on luttera pour le respect de la femme. Interdire le voile (étant sauve la sécurité en laissant les visages visibles) ne fera que renforcer le sentiment d’être agressé par une société qui ferait de toutes les femmes des "putes" en exposant leur corps au désir non nommé et mal maîtrisé des hommes. Et on voilera plus fermement, avec le sentiment de protéger en bon père de famille et d’imposer une société meilleure. Comment s’offusquer que les uns couvrent leurs femmes pour les protéger des regards sans s’offusquer aussi du regard auquel invite l’exposition sans vergogne du corps des femmes ?

La situation mériterait qu’on s’y arrête longuement, car les ados de toutes origines se plient à nouveau de plus en plus aux schémas sexistes importés, réveillant un rapport de force encore récent - le féminisme est tout neuf. La lutte civilisatrice est à reprendre à chaque génération, parce que ce qui est en cause est notre nature animale : qui voudrait nous croire anges serait bien bête.

(1) Carlier, Carine, "Que dévoile un voile ?", LLB du 31 août 2009.