Opinions L'opinion d'un collectif d'agriculteurs et d'associations d'agriculteurs européens (1).

Nous demandons à l’Union européenne d’interdire les pesticides néfastes aux abeilles, lors du vote de ce vendredi 27 avril.


Pour quiconque ayant suivi le débat sur l’interdiction des néonicotinoïdes les plus utilisés - un groupe de produits chimiques dont le risque pour les populations d’abeilles a été confirmé par l’Agence européenne de sécurité des aliments - notre position peut surprendre. Plutôt que d’être vus comme les défenseurs de ces pollinisateurs naturels et des autres insectes dont nos cultures dépendent, les agriculteurs sont régulièrement perçus comme favorables à une agriculture largement dépendante des intrants chimiques.

Cette interdiction nous semble pourtant une évidence. Et nous ne sommes pas seuls. Plus des trois quarts des citoyens européens sont en faveur d’une interdiction des néonicotinoïdes, selon les derniers sondages. Des scientifiques à travers le continent s’y sont également ralliés, et les apiculteurs se battent pour l’obtenir.

Nous voulons bien entendu protéger nos cultures des nuisibles - c’est même une partie essentielle de notre travail. Mais plus que quiconque, nous savons l’importance et le rôle de la bonne santé des écosystèmes pour une agriculture productive. Cela implique des sols sains, de l’eau non contaminée, et de nombreux insectes. Une faune en déclin et des sols dégradés ne sont dans l’intérêt de personne, et certainement pas des agriculteurs.

L’idée selon laquelle nous aurions à choisir entre une invasion de nuisibles et les néonicotinoïdes est également trompeuse. Depuis la mise en place par l’UE d’une interdiction partielle des néonicotinoïdes en 2013, la plupart d’entre nous ont déjà commencé à cultiver sans ces produits chimiques et s’en portent très bien. Malgré les avertissements que les rendements des cultures s’effondreraient, il n’y a pas eu de déclin notable.

En réalité, il y a de plus en plus de doutes autour de l’intérêt phytosanitaire des néonicotinoïdes. Des études récentes du groupe de travail sur les pesticides systémiques, un groupe international de scientifiques, montrent que les néonicotinoïdes ne sont pas des pesticides aussi efficaces que nous le pensions, et qu’ils pourraient être remplacés par des alternatives durables.

De nombreux agriculteurs ont ouvert la voie en montrant ce qui peut être fait avec moins d’insecticides, voire aucun. Il ne s’agit pas juste d’agriculteurs biologiques, certaines exploitations conventionnelles ont montré comment utiliser des méthodes intégrées comme la rotation des cultures et la lutte biologique, qui garde les nuisibles à distance grâce aux prédateurs. Nous avons également vu qu’une approche plus raisonnée des pesticides, visant à maintenir la présence de nuisibles en dessous d’un certain niveau qui entraîne des pertes économiques, peut être efficace. Il peut s’agir par exemple d’utiliser des insecticides uniquement lorsque ce niveau est atteint.

S’ils ne sont pas durables, les agriculteurs ne sont rien. Bien sûr, nous voulons des récoltes abondantes. Mais nous avons aussi besoin qu’elles se répètent tous les ans. Lorsque nous voyons les populations d’insectes s’effondrer (de plus de 75 % en Allemagne !), les producteurs chinois de pommes polliniser à la main, ou que nous entendons l’Onu avertir qu’il ne reste peut-être plus que 60 récoltes à venir, nous sommes les premiers à nous inquiéter.

Cela ne signifie pas retourner à l’âge de pierre. L’agriculture moderne a transformé nos vies pour le meilleur. Cela veut simplement dire que nous devons être plus intelligents quant à notre manière de cultiver. Nous avons besoin d’un changement de mentalité loin d’une dépendance supposée à des pesticides à l’efficacité douteuse et à la dangerosité avérée. Pour cela, il faut plus d’investissements et de recherche dans les alternatives, et une meilleure sensibilisation de tous à des pratiques agricoles durables.

Pour l’avenir de l’agriculture et de la planète, la protection des pollinisateurs dont nous dépendons tous est une évidence. Et l’interdiction totale des néonicotinoïdes les plus largement utilisés est une première étape indispensable.


--> (1) La liste des signataires:

Peter Lundgren, conventional arable farmer, Lincolnshire, UK

Martin Lines, conventional arable farmer, Cambridgeshire, UK

The Landworkers' Alliance, UK

The Nature Friendly Farming Network, UK

Guillaume Bodin, winemaker and movie producer, France

Fermes d'Avenir, farming association, France

Adam Arnesson, organic farmer, Örebro county, Sweden

AIAB, organic farmers' association, Italy

Jean-François Vincent, organic livestock farmer, Centre-Val de Loire, France

GABY Groupement des Agriculteurs Biologiques de l'Yonne, France

Jan Overesch, Overesch ecological agriculture, Raalte, the Netherlands

Heel Salland Biologish, farmers' association, Salland, the Netherlands

Adrian and Nicole Doyle, sheep farmers, Scotland, UK

Alison Waugh, student and farm worker, Aberystwyth, Wales, UK