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Certains mots s'usent, d'autres sont à la mode. Bref décryptage de quelques slogans et concepts souvent utilisés dans les discours politiques

Chroniqueur

On entend souvent: `Assez de paroles; des actes!´ N'empêche: la politique se fait aussi par le dire, à partir d'un vocabulaire qui change. Certains mots s'usent, d'autres sont à la mode. Certains sont flous, d'autres sont carrément dépourvus de sens.

Prenons le concept de `mondialisation´ que nous entendons à tout bout de champ. A vrai dire, ce processus démarre à la suite des voyages de découverte du XVe siècle et il ne cesse de se renforcer depuis lors. Le XIXe siècle est l'époque héroïque du marché mondial sans entrave et, après une éclipse entre 1918 et 1945, l'expansion démantelant les frontières reprend et se répand. Parler donc de la mondialisation comme si c'était un fait nouveau est inventer l'eau chaude. Il y a toujours eu des pour et des contre. Lénine attendait de son aboutissement l'effondrement du capitalisme. Les antimondialistes sont dans la continuité de la gauche anticapitaliste.

Chaque concept possède une charge émotive. Prenons les noms et les symboles des partis. Les responsables les changent quand ils pensent qu'ils ne sont plus attractifs. Les libéraux ont plusieurs fois recouru à cette opération, le PSC vient de la tenter.

Le vocabulaire politique se manipule pour dénigrer un adversaire. `Fasciste´ , `xénophobe´ , `raciste´ , `génocidaire´ ont des termes infamants qui sont utilisés pour assimiler un parti ou une personne à un groupe particulièrement odieux. Toutefois, le même terme peut changer de coloration d'un pays à l'autre. Ainsi, être conservateur en Grande-Bretagne est parfaitement honorable; chez nous, on n'aimerait pas se qualifier ainsi.

La parole est aussi un instrument de culpabilisation. Les puissances coloniales étaient des démocraties et, comme telles, sensibles aux principes de liberté, d'autodétermination, de justice. Lorsque les leaders des luttes d'indépendance argumentaient, comme Gandhi, à partir de ces valeurs, il était difficile de leur donner tort. Un des meilleurs moyens pour faire chanceler un pouvoir est de lui donner mauvaise conscience.

L'ensemble des mots à la mode forme la pensée unique, le prêt-à-penser, le must. Des sentences comme `il faut en politique autant de femmes que d'hommes´ , `toutes les formes de couple et de famille sont légitimes´ , `le trou d'ozone menace l'avenir de la terre´ , `une politique de discrimination positive s'impose pour soutenir les groupes défavorisés´ , `annulons la dette des pays pauvres´ , sont des évidences. Elles dispensent d'une argumentation alors qu'un débat contradictoire permettrait d'en montrer la part de vérité ou d'erreur.

Le vocabulaire qui sert à formuler les jugements est modifié selon les acteurs politiques qu'il s'agit de juger. Si vous parlez d'Israël, vous devez prendre bien de précautions pour ne pas être taxé d'antisémitisme, tandis que si vous causez des Etats-Unis, vous pouvez y aller franchement, car fustiger l'impérialisme est de bon ton.

Curieusement, l'extrême droite et l'extrême gauche ne sont pas logés à la même enseigne. Le Pen est un danger public, Arlette Laguiller, alors qu'elle préconise la dictature du prolétariat, est traitée comme une illuminée plutôt sympathique. Pinochet reste un épouvantail, quoiqu'il ait cédé le pouvoir, tandis que Fidel Castro qui maintient sa dictature est encore entouré de son halo de héros.

On entend parfois que la distinction gauche/droite a perdu sa pertinence. C'est sans doute vrai dans certaines matières. Par exemple, vous rencontrez des eurosceptiques à droite comme à gauche. Mais l'opposition persiste dans d'autres domaines. Prenons encore deux sentences: `Les gens vont consulter le médecin pour un rien et c'est nous qui payons´ . Il s'agit là visiblement d'une opinion de droite. `Il faut augmenter les allocations de chômage´ : c'est une revendication typiquement de gauche.

Les mots servent aussi à masquer la réalité. Dès que des autorités commencent à parler de la nécessité de rationaliser, cela finit toujours par des licenciements. Dans d'autres circonstances, ils visent à dramatiser. On abuse largement du terme `crise´ . Il faut effrayer les gens pour qu'ils réagissent.

Et puis, il y a des mots creux qui ne veulent rien dire. Un ministre affirme: `Les enfants d'aujourd'hui seront les adultes de demain!´ Qui l'eût cru?

© La Libre Belgique 2002