Opinions

Chacun d'entre nous devrait toujours avoir quatre chiffres en tête: les dépenses militaires mondiales dépassent les 1.000 milliards de dollars par an (dont près de la moitié rien que pour les Etats-Unis); les pays riches dépensent 300 milliards de dollars par an pour soutenir leur agriculture par des subventions directes ou indirectes; le coût à supporter à court terme pour éviter que le changement climatique mondial n'atteigne un niveau dangereux serait de l'ordre de 150 milliards de dollars par an, ce qui correspond à 0,4 pc du produit national brut mondial (les estimations récentes varient entre 0,3 et 0,5 pc); le budget que les pays riches consacrent à l'aide au développement dans les pays pauvres est de 56 milliards de dollars par an.

S'il est vrai qu'il faut juger sur les actes et non sur les paroles, les priorités des pays riches seraient donc celles-ci:

1) il est vingt fois plus important de s'équiper en armes de plus en plus sophistiquées et destructrices que de réduire la pauvreté dans le monde;

2) il est six fois plus important de soutenir l'agriculture intensive des pays nantis par des subventions qui profitent principalement aux grandes entreprises agricoles que de vivre dans un monde où il n'y aurait plus, comme aujourd'hui, un milliard de personnes vivant dans un état de pauvreté extrême;

3) nous considérons que léguer un environnement sain à nos petits-enfants coûterait trop cher, bien que ce coût soit moins d'un sixième de ce que nous dépensons chaque année pour nos armées et la moitié seulement des dépenses annuelles en subventions agricoles.

Ces chiffres cachent une réalité plus sordide encore car, loin d'annuler leurs effets, les problèmes de sécurité, de distorsions du commerce international, de changement environnemental et de pauvreté se renforcent mutuellement.

Les conflits militaires augmentent à la fois la pauvreté et la dégradation de l'environnement. Les subventions à l'agriculture dans les pays riches rendent très difficile un développement économique des pays pauvres qui serait basé sur un secteur agricole dynamique et exportateur. Un tel développement permettrait de réinvestir dans le secteur rural non agricole les bénéfices réalisés, ce qui contribuerait à maintenir les populations dans les campagnes plutôt que de les voir émigrer en masse vers les grandes villes où se concentre une grande part de la pollution. L'agriculture des régions marginales dans les pays pauvres sera la première à souffrir du changement climatique si nous n'agissons pas dès maintenant. L'instabilité du climat augmentera la pauvreté des plus vulnérables. Le pays riche qui consacre la plus petite fraction de son produit national brut (PNB) à l'aide au développement est aussi celui qui alloue la part la plus élevée de son PNB aux dépenses militaires. Tout est lié.

Il nous revient de choisir entre, d'une part, une spirale négative qui relie conflits, pauvreté et dégradation de l'environnement et, d'autre part, la transformation de ce cercle vicieux en cercle vertueux qui verrait la paix et la stabilité permettre l'éclosion du développement durable.

Car, en effet, derrière chacun de ces chiffres se cache une autre réalité possible: la paix et la sécurité dans le monde plutôt que les rapports de force et de domination entre nations; la résolution des problèmes de la faim plutôt que la distorsion du commerce des produits agricoles entre pays riches et pauvres; les investissements pour réduire les inégalités économiques et la pauvreté mondiale, en accord avec les objectifs de développement du millénaire des Nations unies, plutôt que le manque de volonté politique de mettre en oeuvre le Consensus de Monterrey (signé en 2002 sous l'égide des Nations unies) qui appelle les pays riches à augmenter leur aide au développement à concurrence de 0,7 pc de leur PNB d'ici 2015 (les Etats-Unis y consacrent 0,18 pc et les pays de l'Union européenne 0,33 pc en moyenne); anticiper et mitiger un changement environnemental qui est bien réel plutôt que s'entêter à rejeter les preuves scientifiques qui s'accumulent en laissant le soin aux générations futures et aux pays pauvres de supporter le coût beaucoup plus élevé d'une adaptation tardive au changement climatique.

A nous de réinventer l'avenir pour que ce ne soient pas les motivations les plus médiocres de la nature humaine qui règlent les rapports internationaux mais bien les motivations les plus nobles qui s'expriment si souvent, par exemple, au niveau de petites associations locales.

Certes, les chiffres ne tuent pas, mais l'indifférence tue de manière journalière les laissés-pour-compte de la planète. Avant de mourir de honte d'avoir laissé le monde tourner aussi peu rond, il est plus que temps d'inverser notre ordre de priorités - dans les actes et non seulement dans les déclarations.

© La Libre Belgique 2005