Opinions

Une chronique d'Eloy Romero-Muñoz, chercheur en didactique des langues.

Il faut déconstruire les clichés usuels liés au monde de la recherche pour aller de l’avant.

Le monde de l’enseignement se divise en deux catégories : ceux qui enseignent et ceux qui disent aux autres comment enseigner à défaut d’être capable de le faire eux-mêmes. Cette affirmation, caricaturale s’il en est, résume bien ce que pensent nombre d’enseignants et de parents au sujet des chercheurs en éducation.

Mais que savent-ils réellement du travail de ces chercheurs au-delà des clichés usuels ? Il existe cinq mythes.

Le premier dit que la recherche est menée par des pédagogues en chambre. Tout projet de recherche trouve sa genèse dans une observation attentive du terrain. Il peut s’agir d’un problème spécifique par exemple, "Doit-on aborder la langue par l’oral ou l’écrit avec des primo-arrivants dont le français n’est pas la langue maternelle ?" ou d’une considération plus générale, par exemple "De moins en moins d’élèves choisissent le néerlandais. Pourquoi et comment y remédier ?". Un projet spécifique aboutira le plus souvent à du matériel utilisable immédiatement alors qu’un projet plus général alimentera la réflexion sur le système.

Le second mythe consiste à affirmer que, puisque je l’ai vu dans mes classes, c’est donc vrai.

En tant qu’enseignant, on est parfois convaincu que telle façon d’aborder une matière est efficace et telle autre pas. Mais qu’en est-il dans la réalité ? Le propre de la recherche est de valider nos intuitions pédagogiques.

Le chercheur définit des hypothèses de travail à vérifier. Qui dit hypothèses, dit incertitude. Quoi qu’il en soit, un projet qui infirme une hypothèse n’est pas sans intérêt. En effet, se rendre compte que quelque chose, une approche pédagogique, une méthode, un outil, ne fonctionne pas, c’est aussi aller de l’avant.

Le troisième mythe veut que l’on ne fait pas des élèves des cobayes. Les projets de recherche en éducation cherchent avant tout à préserver les élèves, quel que soit le projet ! Quand on teste un dispositif pédagogique comme, par exemple, une nouvelle façon de donner cours, on essaie toujours de travailler avec un groupe expérimental (sur qui on expérimente) et un groupe contrôle (à qui on donne cours de manière "traditionnelle") pour comparer. L’éthique veut que le groupe expérimental ne soit pas soumis à des traitements inhumains ou dégradants, cela va de soi. De plus, le chercheur part toujours de l’intime conviction que ce qui est testé constitue au minimum une plus-value.

Les expérimentations peuvent prendre plusieurs formes comme par exemple une enquête, une observation en classe, ou l’expérimentation d’un dispositif pédagogique voire, pour des projets de recherche plus complexes ou de plus grande envergure, le recours à plusieurs types d’expérimentations. La pertinence des conclusions dépendra autant de l’échantillonnage que de l’application minutieuse du protocole expérimental.

On évitera cependant de comparer des recherches comme les études Pisa, qui font intervenir des centaines de milliers d’élèves et sont soumises à un protocole très strict, avec une petite expérimentation que l’on pourrait mettre en place dans sa classe.

Un autre mythe consiste à dire que les chercheurs réinventent la roue. Une fois le projet mis en route, la première étape consiste en un état de la question. Le chercheur essaie de voir ce qui a été dit ou écrit sur le sujet pour ne pas réinventer la roue. On est parfois surpris de voir que des réponses existent déjà dans notre pays ou ailleurs. Cette première étape est l’occasion de résumer ce que l’on sait ou ne sait pas et d’envisager de combler les lacunes.

Enfin, le dernier et cinquième mythe est de dire que la recherche n’est que l’affaire des chercheurs. On ne peut qu’encourager les enseignants à solliciter du temps pour tester des dispositifs innovants, propres ou non, auprès de leur direction, même en ces temps de vaches maigres. Il y a énormément de bonnes pratiques sur le terrain qui, faute d’une communication appropriée, restent méconnues.

En définitive, la recherche prend tout son sens quand on cesse de l’opposer à la pratique. L’enseignant est un chercheur comme les autres !