Opinions
Une chronique de Carline Taymans, professeure de français à l'école européenne. 

Les amitiés entre collègues internationaux dépassent de loin le cadre du travail. Au point que, quand l’un d’entre eux manque à bord, le vaisseau vacille avant de reprendre son cap. Les lundis de l’enseignement

Sans doute est-ce le propre des milieux "expats" : les amitiés nouvelles, créées dans le pays d’accueil, s’avèrent vite serrées, spéciales, indispensables.

Il faut dire qu’il y a pour elles de la place, du temps, et des opportunités d’épanouissement dans les existences délocalisées. Car tout excitantes ou effrayantes qu’elles soient, les vies déplacées s’avèrent aussi épurées d’habitudes, d’obligations sociales de tous ordres, de pressions familiales, qui étaient à la fois rassurantes et contraignantes, dans le pays d’origine. Loin de chez soi, tout, en matière de vie sociale, est à recommencer. Et dans ce contexte, les collègues font office de partenaires de choix : tout proches, par la force des choses, pareils, dans leurs émotions et leur solitude, prêts. Quand, en outre, ils sont déjà ancrés dans le pays d’accueil, ils se montrent le plus souvent disposés à offrir assistance et/ou pure sympathie, ne serait-ce que parce qu’étant passés par là, ils savent à quel point elles sont bienvenues.

Dans une école où la majorité de l’équipe professorale se compose de gens parachutés d’ici ou là pour une petite dizaine d’années, des liens de ce type se tissent sans cesse. Les premiers coups de main, les premières pauses café, les parrainages de toutes sortes sont autant d’occasions de rapprochement. Lequel se transforme en amitié dès qu’apparaît la reconnaissance, dans les deux sens du terme : une certaine gratitude envers celui dont la proximité, dans cet environnement inconnu, fait chaud au cœur; et une connivence de langue (essentielle), de manière de penser, de raisons de rire. Les gens faits l’un pour l’autre se reconnaissent immanquablement. Et comme les collaborations entre collègues se chevauchent à l’infini au cours de l’année (entre les niveaux d’une même section linguistique, entre les classes de même niveau mais de diverses sections linguistiques, entre les enseignants de même matière, etc.), les reconnaissances, elles aussi, se multiplient.

Comme les élèves, les profs vont à l’école entre autres pour y retrouver leurs copains, ce qui, par ailleurs, facilite grandement les choses. S’y forme dès lors une (large) communauté bouillonnante, joyeuse, vivante. Jusqu’à ce qu’un jour, l’un ou l’autre ne revienne plus.

Certes, les fins d’année scolaire apportent leur lot d’annonces de départ. Et les enseignants du secteur international savent leurs séjours, par essence, éphémères. Et puis, chaque rentrée prouve que personne n’est irremplaçable. N’empêche. On a beau s’habituer aux départs, on ne s’habitue pas pour autant aux absences. Des mois et des années plus tard, coquin de sort, ceux qui manquent à bord, manquent encore.

Si chaque début d’année scolaire draine ses nostalgies d’êtres appréciés soudain éloignés, ce mois d’octobre-ci s’est avéré particulièrement cruel, marqué par l’annonce de décès de collègues, hier encore si proches. Dans les classes, les salles de profs, les lieux de retrouvailles, il a fallu du temps pour concevoir l’inconcevable, pour mettre des mots sur l’indicible, pour revenir à la vie, la mort dans l’âme. Comment accepter qu’ils partent s’il est impossible, cette fois, de les imaginer vivre heureux ailleurs ?

L’une des beautés des milieux multiculturels, cependant, tient en leur propension à respecter, voire mélanger, toutes les traditions, toutes les sensibilités. En l’occurrence, l’éveil de mille émotions diverses a donné lieu à un florilège de réactions plus émouvantes les unes que les autres et, somme toute, complémentaires : une cérémonie à grande échelle, l’ouverture d’une pièce dédiée au recueillement, une marche silencieuse, des registres de condoléances, des rencontres et retrouvailles, des évocations tendres, drôles…

L’important était de faire quelque chose, individuellement et en tant que communauté. Comme l’arbre planté il y a quelques années en hommage à un autre collègue parti trop vite, ou le banc de bois installé un peu plus tard dans un coin de verdure, en souvenir d’une élève. Ah, les voir à nouveau, tous, même brièvement, et leur dire qu’ils sont toujours bien là puisque depuis leur départ, des vies se croisent, des sourires brillent et des amitiés profondes se soudent encore ! Autour d’eux.