Opinions Pedro Correa

Je fais partie de cette majorité d’Espagnols qui sont contre les corridas (j’entends déjà les "aaaah" de soulagement des fans de Brigitte Bardot). Oui, contre les corridas mais aussi contre leur interdiction ("oooouh !" s’exclament-ils à présent).

Cette apparente contradiction (celle de 60% des espagnols se disant être à la fois contre les corridas et contre leur abolition), dévoilée par un sondage El Pais et reprise par la plupart des médias européens, méritait une explication ou tout du moins une tentative d’analyse.

Tout d’abord, il est simple d’être contre quelque chose que l’on permet lorsque cela nous est totalement indifférent et lointain. Et en Espagne, n’en déplaise aux amis des stéréotypes à la peau dure, la grande majorité des espagnols (l’immense majorité des moins de 30 ans) n’en ont que faire de cet évènement qui disparaît à feu doux.

Non, les espagnols ne se saluent pas en disant "olé, hombre", dansent rarement du flamenco en discothèque, et pour une très grande partie d’entre eux, n’ont jamais été voir une corrida de leur vie (et ne comptent pas y aller de si tôt).

Que l’on n’aime pas, d’accord, me direz-vous, mais comment ne pas vouloir jeter aux oubliettes ce spectacle macabre ? On est tous d’accord pour dire que le fait de maltraiter des animaux n’est pas acceptable dans une société moderne. Cependant, l’humanité se différencie des animaux, entre autres mais surtout, parce qu’elle est capable de produire de la culture et de l’art.

Si la corrida est un événement culturel et/ou artistique, alors il faudra la préserver, afin de préserver une partie de notre humanité. Oui, mais peut-on considérer cette mascarade sanguinolente comme un art ou un événement culturel ? Pour trouver la réponse, tapez les mots "corrida" et "painting" sur Google images, vous verrez apparaitre un nombre d’œuvres d’art impressionnant ayant pour thème la corrida.

Ces œuvres ne sont de plus que très rarement de l’art contestataire, il suffit d’y jeter un œil neutre pour se rendre compte qu’elles ont été créées pour encenser ce spectacle et non pas le critiquer. Mais surtout, ces œuvres ne sont pas réalisées uniquement par des amateurs, par une confrérie de psychopathes prolixes s’adonnant à leur fantasme sadique dans une cave.

Ce n’est pas non plus de l’art kitsch, ce n’est pas (que) du mauvais goût : des dizaines de peintres illustres (mais aussi de poètes, de sculpteurs, etc.) ont à un moment ou un autre immortalisé une corrida: Goya, Picasso, Manet, Sorolla, Mouiren, Cassat pour ne citer qu’eux.

Si Picasso trouve une corrida belle et/ou touchante et/ou émouvante et/ou enrichissante et qu’il choisit pour l’une ou l’autre de ces raisons de l’immortaliser, et ce plusieurs fois, lui génie de l’esthétisme, on aurait du mal de le contredire, nous pauvres mortels : l’humanité ne choisit-elle pas justement des membres illustres de sa communauté pour qu’ils nous éclairent? Ne sont-ils pas là pour donner leur avis, privilégié parmi tous les autres? Si l’on peut qualifier d’artistique ou de culturel tout sujet menant à son tour à la création artistique (un paysage, un coucher de soleil, un bâtiment, une ville, etc.) on peut alors dire que la corrida a quelque chose d’artistique et de culturel en elle.

Oui, la plupart de ces chefs-d’œuvre proviennent d’une autre époque, ils sont dépassés, ils dépeignent une réalité devenue rance, dérangeante avec le temps. Et ce n’est pas non plus la première fois que l’art ou la culture vieillissent mal et suscitent la controverse, "Tintin au Congo" en est un bel exemple. Pourtant le bénéfice du doute est souvent accordé aux artistes, eux qui ont cet œil privilégié, cette vision qui nous échappe.

Selon ce raisonnement les corridas devraient donc être préservées car le fait de promouvoir une certaine forme d’art les rend inhérentes à notre humanité, tout en devant être interdites car cruelles envers un animal, et par conséquent inhumaines. Ce dilemme me poussant à être ni pour ni contre mais bien au contraire, je vous invite à faire comme moi, laisser aux espagnols le droit de ne pas choisir, de ne pas s’y intéresser, de laisser cette forme de culture marginale vivoter encore quelques temps et mourir bientôt de sa belle mort.

Je vous invite en parallèle à utiliser cette énergie contestataire pour lutter, par exemple, pour le respect des droits de l’Homme dans le monde