Opinions Le "Collectif des Coursiers" de Deliveroo réagit à l'opinion de son manager, Mathieu de Lophem, parue sur notre site ce jeudi.


Si Deliveroo est désormais bel et bien implanté sur le marché belge, ce n’est ni pour jouer au bon samaritain en “fournissant une activité souple” ou en "rémunérant bien” des milliers de coursiers, ni afin "d’augmenter le chiffre d’affaire des restaurateurs partenaires".

L’objectif principal de Deliveroo est bien, comme pour toute multinationale, l’augmentation des parts du marché, l’augmentation du bénéfice net et le contentement des actionnaires et futurs investisseurs.

Côté restaurateurs, cette hausse du chiffre d’affaire n’est souvent qu’un mirage. En effet, Deliveroo ponctionnant 25% du montant de la commande au restaurateur, ce dernier perd souvent une bonne partie (ou la totalité) de sa marge bénéficiaire.

“Nous offrons un travail… souple et bien rémunéré"

Monsieur de Lophem expliquait récemment à qui voulait bien l’écouter que le nouveau système (système d’indépendant et de rémunération à la course) permettrait aux coursiers de gagner en moyenne 18,5€ de l’heure. Ce faisant, il met en place à cet effet une prime de 150€ pour tout coursier passant dès lors sous le nouveau statut.

Ce chiffre horaire est en pratique bien souvent irréaliste. En effet, il faudrait à un livreur effectuer au minimum deux courses dans l’heure afin d’arriver péniblement à 15€ (en ne tenant pas compte des retards dans les restaurants, de l’absence du client…).

De plus, ce taux horaire est valable tant que les coursiers sont payés 7,5€ par livraison, ce qui n’est déjà plus le cas en France. Chez nos voisins du sud, Deliveroo est en effet passé à une rémunération de 5€ par commande, quelques mois seulement après le changement de statut.

Enfin, qui dit indépendant et Belgique, dit taxation élevée. Contrairement à ce que prétend Monsieur de Lophem, après déduction de l’imposition, des cotisations sociales d’indépendant, des frais de matériel… Il ne reste aux livreurs indépendants que 50 à 60% du salaire mensuel précédemment gagné.

Le nouveau système ne reflète donc pas réellement en tant que tel "une augmentation des gains des coursiers".

Flexibilité

L’argument de la flexibilité de Deliveroo n’en est quant à lui pas un : auparavant, chaque coursier décidait déjà à quel moment il voulait travailler. Ce qui permettait aux personnes nourrissant leur famille avec cet emploi d’organiser leur vie en planifiant leurs heures de travail en fonction de leurs plages libre, et non l’inverse.

Les conséquences d’un système de paiement à la commande sont multiples : incitation à la prise de risque, stress dû à la mise sous pression, incertitude de recevoir un salaire digne malgré le fait de s’être déplacé sur son lieu de travail, incitation à compétition lors des heures de pointe, etc.

Grâce à son nouveau système, Deliveroo est ainsi assuré d’avoir à chaque pic d’activité un nombre important de coursiers à disposition, attendant sagement le coup de sifflet démarrant la course aux commandes. Ce phénomène d’affluence lors des périodes de forte activité a bien sûr pour conséquence de diminuer la chance de chaque coursier de rentabiliser son temps de travail.

Pas de commandes ? Dans ce cas, pas de salaire non plus, telle est la nouvelle politique de la société au kangourou.

Imaginez ne serait-ce qu’une seconde la même situation transposée à une société de transports en commun. Les chauffeurs de bus/de train ne seraient payés qu’à condition que leurs voitures soient pleines de passager, ce qui est bien sûr totalement indépendant de leur volonté. Ce modèle de paiement au lance-pierre, sans avoir la certitude de percevoir un salaire digne, fait revenir le droit des travailleurs à la précarité de la fin du XIXe siècle.

Des chiffres infondés

Lors des communiqués de presse et autres conférences, Deliveroo se targue de l’acceptance du nouveau système et que "seule une minorité de coursiers " y seraient opposés.

S’en suit alors une floppée de chiffre plus rocambolesque les uns que les autres : 85% des coursiers partenaires sont partisans de plus de souplesse dans les horaires, 80% des travailleurs sont étudiant,plus de 3000 nouveaux indépendants se sont inscrits lors du seul mois de janvier 2018…

Ces chiffres sont autant de preuves de la malhonnêteté de Deliveroo, car si en effet une bonne partie des livreurs sont en statut étudiant, la société ne pourrait fonctionner sans ses travailleurs fixes fidèles au poste (notamment lors des sessions d’examens et de bloque, lors des intempéries …)

Travailleurs qui n’ont eux pas été interrogés lors de ce sondage disant « représenter l’avis d’une majorité de coursiers ».

Les actions du collectif, les réactions des restaurants partenaires, « un petit groupe d’individus ».

De cette imposition de nouveau statut ont découlé deux réactions. D’une part un collectif des coursiers s’est créé, revendiquant le droit de choisir le statut sous lequel rouler et le rétablissement d’un salaire horaire correct. D’autre part, les restaurateurs, soutenant pour la plupart les coursiers et ne voulant eux-non plus pas prendre part à la mascarade appelée par Deliveroo "un travail souple et bien rémunéré".

Le collectif, c’est en effet plus de 200 coursiers qui sont unis par leur volonté à faire reculer Deliveroo. Et si la multinationale compte bien en Belgique quelques 2000 livreurs, il est raisonnable de se demander combien parmi eux ne sont actifs que très rarement. Et n’ont dès lors que faire de ce qui adviendra de leur job d’étudiant ou d’appoint.

Ces deux cents livreurs sont le noyau dur de Deliveroo Belgique, sans lesquels il n’y aurait jamais eu une telle progression dans la part de marché. Et c’est eux qui aujourd’hui sont abandonnés par cette même société qu’ils ont aidé à établir.

"Nous nous préoccupons de la sécurité" 

Dernier point soulevé par Monsieur de Lophem, la sécurité. Si les livreurs bénéficiaient auparavant d’une assurance complète fournie par la SMart, la fin de la collaboration de Deliveroo avec la coopérative les laisseraient pour ainsi dire à nu.

Loin sont les jours de convalescence payés, les assurances corporelles et civiles dotées d’un montant satisfaisant. Deliveroo propose dès lors une maigre assurance civile en cas d’accident, ainsi qu'une assurance "soins dentaires" pour parfaire le côté ridicule.

Ethique d’entreprise et économie du XXIe siècle

Si nous ne sommes pas les mieux placés pour discuter de la façon de gérer une entreprise, nous sommes en revanche les premiers à subir le revers d’un modèle économique tendant vers l’exploitation.

En défendant nos droits, nous défendons également les droits des autres travailleurs précarisés afin que le modèle économique à la Uber ou Deliveroo ne devienne pas le modèle de chaque entreprise dans un futur proche. La précarisation de l’emploi et le manque flagrant de considération des employés et de leur avis ne devraient pas faire partie des mots clefs définissant une entreprise voulant offrir une image "jeune" ou "cool". Il est temps que les PDG, CEO, CFO et autres General Managers intègrent le concept de respect de l’employé, et développent une éthique du travail digne du XXIe siècle.