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La crise financière grecque a détruit l’image complaisante souvent donnée d’un pays réduit à une carte postale touristique. La corruption massive, le clientélisme politique, la fraude fiscale et les trucages budgétaires ont mené l’économie du pays au bord du gouffre. Le plan d’austérité et les coupes salariales drastiques se heurtent maintenant à une forte résistance sociale. Dans ce climat, de fierté nationale offensée et de colère, la violence pourrait rapidement prendre pour cibles les travailleurs immigrés, particulièrement albanais. Ceux-là même qui, avec la manne des aides européennes, ont contribué au miracle économique de la Grèce pendant presque 20 ans.

Une des plus récentes illustrations de cette xénophobie populaire fut le scandaleux défilé des forces spéciales de l’armée, à l’occasion de la fête nationale de l’indépendance du 25 mars, au cours duquel les militaires scandèrent leur haine des voisins du nord : "On fera couler ton sang, porc d’Albanais".

Embarrassé par cette histoire au moment de négocier avec l’Union européenne un périlleux plan de sauvetage financier, le gouvernement grec de Georges Papandreou avait condamné ce qu’il présentait comme une initiative isolée. Ce n’est pourtant pas la première fois que des militaires grecs martèlent leur volonté de détruire les Albanais. Le paradoxe veut qu’une des principales figures du mouvement de libération hellénique au XIXe siècle fût un Albanais, le souliote Marko Boçari.

Les Albanais, réputés pour leur indifférence et, partant, leur tolérance religieuses, sont contraints d’endosser des prénoms orthodoxes afin d’obtenir un titre de séjour temporaire (dont le renouvellement coûteux est sources de juteuses rentrées financières), un emploi ou un logement. En Albanie, le terme "Jorgos", désigne d’ailleurs de façon générique, dans un mélange d’ironie et de compréhension, les travailleurs immigrés en Grèce. Aucune humiliation ne leur est épargnée. Amnesty International a dénoncé dans plusieurs rapports les mauvais traitements et les "déportations de routine" subis par les immigrés albanais. Pour ceux qui disposent d’un précaire permis de séjour, les discriminations systématiques et le soupçon permanent imposent l’assimilation comme seule voie de salut.

Le football est, dans les Balkans comme ailleurs, une métaphore des passions nationales. Lorsqu’en juillet 2004, la Grèce remporte à la surprise générale l’Euro de football au Portugal, le public européen salue l’exploit de l’"outsider" et regarde avec sympathie les scènes de liesse populaire à Athènes, Salonique et dans les îles. Le folklore de la victoire se joue aussi parmi la diaspora grecque aux Etats-Unis, en Australie et en Europe du Nord, avec force déploiement de drapeaux. Deux mois plus tard, le hasard veut que l’Albanie rencontre la Grèce à Tirana. La victoire de l’"underdog" albanais sur les champions d’Europe, suscite aussitôt des débordements de haine et une chasse à l’homme dans les villes grecques, afin de venger l’offense. Les gentils supporters de la veille se transforment en hooligans sans scrupule. Un jeune immigré albanais mourra poignardé.

Aujourd’hui, les actes racistes en Grèce sont indexés sur la crise de la dette. Les immigrés bulgares, africains, kurdes, pakistanais, albanais ont souvent vécu l’amère aventure d’un patron qui refuse de les payer, l’interdiction d’accès aux cafés, le mauvais sommeil sous des bâches en plastique à proximité des champs qu’ils travaillent 12 heures par jour. A la Canée, une synagogue a été incendiée à deux reprises en 2010. Le 28 avril, en Crète, un Albanais de 35 ans a été empalé par une bande de barbares qui voulaient le griller. "L’antisémitisme est l’économie politique du pauvre" observe Morgan Sportès. Cela pourrait s’appliquer mutatis mutandis à la situation grecque. La faillite morale sera-t-elle le prix de la faillite financière ?