Opinions
Une opinion de Sara Geenen et Kristof Titeca, professeurs à l'Institut de politique du développement (université d'Anvers) et experts de la RDC.

Dans "Le Tribunal sur le Congo", Milo Rau orchestre un tribunal fictif. Mais il fait appel aux témoignages de victimes et de représentants du gouvernement bien réels. Une "œuvre d’art" dangereuse.

Quel rôle l’art peut-il jouer dans des processus de réconciliation et construction de la paix ? Milo Rau, le nouveau directeur artistique de NT Gent, ne recule pas devant le théâtre politique, comme l’indiquait son récent appel aux djihadistes. Il en va de même pour son projet "Le Tribunal sur le Congo" (un livre, un événement à Berlin et à Bukavu, et un film qui vient de sortir en salle). Rau annonce le film sous le slogan ambitieux : "Là où la politique échoue, seul l’art peut prendre le relais." L’échec, dans ce contexte, repose dans l’impunité et la violence continue qui frappe l’Est de la RDC (République démocratique du Congo) depuis environ vingt ans, au cours desquels l’attitude de la communauté internationale a été passive et désolante.

A part les images des auditions à Berlin et d’autres tournées à Mutarule, Twangiza et Bisie (les trois "cas" qui sont traités par le tribunal), au Congo, le film montre les auditions publiques à Bukavu où, pendant trois jours, l’artiste a orchestré un "tribunal fictif", mais en faisant appel aux témoignages de victimes et de représentants du gouvernement bien réels. Ce faisant, cette œuvre d’art s’aventure sur une pente juridiquement, intellectuellement et éthiquement très glissante.

Confusion entre fiction et réalité

D’abord, le film et l’artiste envoient (délibérément ?) des signaux ambigus quant à ce qui est fictif et ce qui est réel. Même si Rau en personne dit que le tribunal est "fictif et purement symbolique", sa mise en scène à Bukavu donne une tout autre impression. La salle est configurée comme un vrai tribunal. Sur un grand calicot surplombant la scène, on lit : "Justice et Vérité". Les procédures sont celles d’un vrai tribunal et empruntent bel et bien des jargons purement juridiques. De plus, une procédure d’investigation a été instaurée, au cours de laquelle des experts ont pu interroger les témoins sur des faits et détails réels.

Pour les participants, ainsi que pour le public, ces mises en scène prêtent donc à confusion et elles risquent d’engendrer de fausses attentes, surtout chez des gens qui se trouvent dans une situation de conflit et désespoir.

Manque total de rigueur

Si un projet prétend "examiner les causes du conflit au Congo", et "dévoiler la vérité" (positiviste, comme le démontre le calicot), l’artiste est obligé d’adopter des méthodes rigoureuses pour le réaliser. Dans le film, c’est tout le contraire.

Certaines séquences d’images suggèrent des relations causales inexistantes (notamment entre le massacre de Mutarule et le projet de l’entreprise Banro à Twangiza).

Des témoignages sont pris hors de leur contexte (comme ceux sur les creuseurs qui ont été déplacés de Mukungwe).

Des accusations sont lancées sans preuves ou vérifications. Et des histoires terriblement complexes sont délibérément simplifiées pour pointer des gens du doigt ou chercher des coupables spécifiques.

En plus, le film omet totalement le caractère intrinsèquement politique des événements et des individus sur la scène. Des individus qui sont présentés comme "témoins ou experts neutres" sont en réalité actifs dans la politique nationale ou provinciale congolaise ! Contrairement à ce qu’affirme Rau, il est clair que la sélection des cas, des témoins et des experts n’a pas été neutre.

Vers la fin du film, une multinationale est jugée "coupable". Mais ce jugement est basé sur des histoires et des événements qui sont temporellement et spatialement tout à fait déconnectés. Le problème, c’est que des faits réels divers (tels que les relations complexes entre exploitation industrielle et artisanale d’une part et la présence des groupes armés d’autre part) sont mis dans le même sac.

Bref, une mise en scène qui copie parfaitement un vrai tribunal, des images qui sont présentées comme des preuves matérielles, et des acteurs et victimes réels comme témoins, nous estimons que c’est tout simplement malhonnête.

Quelle responsabilité de l’artiste ?

Finalement, le film pose des questions importantes sur la responsabilité de l’artiste. D’une part, Rau surestime sa propre responsabilité. A la fin du film, il s’accorde ainsi le mérite d’avoir poussé à la démission deux ministres qui figurent dans ses images. C’est faux. Bien que les ministres en question n’y fassent pas bonne impression, nos sources au Sud-Kivu affirment qu’il y avait bien d’autres raisons plus importantes pour motiver leur décision.

D’autre part, la responsabilité de l’artiste n’est pas assumée jusqu’au bout. Pendant les auditions, des victimes et des activistes des droits de l’homme ont été appelés à témoigner contre des multinationales puissantes et contre leur gouvernement. Mais, contrairement à un vrai tribunal, aucune mesure de protection n’a été mise en place et l’équipe ne semble pas assurer le moindre suivi des témoins. Ces derniers disent qu’ils "se débrouillent" dans le contexte qui est le leur, mais qu’ils se sentent visés par les autorités. En outre, bien qu’ils soient satisfaits d’avoir pu "faire le plaidoyer", et "parler de choses qui n’étaient pas connues avant", ils disent que, jusqu’ici, le Tribunal sur le Congo n’a pas eu l’impact souhaité, surtout au niveau politique.

Insatisfaisant !

Le dossier de presse affirme que "les cas sous investigation sont discutés de manière controversable et ouverte", ce qui pourrait constituer une expérience artistique et sociale intéressante. Mais elle n’est probablement ni satisfaisante ni suffisante pour les gens qui y ont mis tant d’espoir, au cœur d’une région qui souffre toujours de plusieurs conflits, alors qu’on a promis de dévoiler la vérité et qu’on a ressuscité tant d’histoires horribles.

Or Rau et son équipe continuent. Récemment, ils ont lancé une campagne pour créer des tribunaux locaux dans plusieurs régions congolaises malgré le goût amer que nous laisse "Le Tribunal sur le Congo" et tous les problèmes que pose une telle expérimentation.

Le titre, l’introduction et les intertitres sont de la rédaction. Titre original : "L’éthique douteuse de l’art politique : le Tribunal sur le Congo de Milo Rau".