Opinions

Une opinion de Thibault Deleixhe, doctorant à l’Institut National de Langues et Civilisations Orientales (Paris).


Les stéréotypes grandissent à l’ombre de l’ignorance où on les laisse. Ainsi, dans une chronique récente, l’essayiste Ziemowit Szczerek se demandait combien de temps encore l’Europe occidentale contemplerait les événements en Pologne, un gobelet de latte à la main et le petit doigt en l’air, en regrettant que leurs voisins orientaux "n’aient pas atteint leur maturité politique". Lorsque l’on parle de qualité de la démocratie à l’est de l’Oder, il n’est jamais inutile de rappeler que si, comme le pensait Auguste Comte, "la géographie est un destin", alors celui de la Pologne était singulièrement peu enviable. De 1939 à 1989, nazis, soviétiques et communistes nationaux se relayèrent pour promener le rouleau compresseur de l’Histoire sur son territoire. Avec les résultats funestes que l’on sait. C’est pourquoi l’éclosion du mouvement Solidarność à travers les couches compactes de drame qui pesaient sur ses citoyens était digne d’admiration. C’est aussi pourquoi le régime démocratique qu’il a enfanté, dès lors qu’il est mis à rude épreuve, mérite notre considération.

En 2015, après 8 années au pouvoir à veiller à la prospérité du pays sans trop se soucier de la redistribution sociale de ces gains, les libéraux de la Plateforme Civique ont été renvoyés dans l’opposition. Leurs adversaires, les néoconservateurs de Droit et Justice, ont mené une campagne efficace basée sur deux promesses et une menace : une allocation de 125 euros mensuels par enfant, le retour aux valeurs catholiques et la vision de hordes islamistes auxquelles ils feraient rempart. Leur sulfureux leader, Jarosław Kaczyński, avait fait le choix de se retirer pour propulser sur l’avant-scène de nouveaux visages, plus lisses, qu’il contrôlait depuis les coulisses. Les élections remportées, il a entamé d’animer le théâtre de ces marionnettes, et chaque saynète est venue confirmer la trame principale de son script, le démontage de l’Etat de droit.

À quelle fin ? La seule certitude est qu’il est convaincu, comme il l’a déclaré à la Diète, que les membres du gouvernement précédent ont assassiné son frère en orchestrant l’accident de son avion présidentiel en 2010. Aussi, n’est-il plus déraisonnable de supposer qu’il veuille se doter des moyens d’exercer une vengeance personnelle, laquelle pourrait être le signal de départ d’une campagne de représailles plus large contre tous ceux qui seraient jugés complices par association.

On avait déjà assisté aux premières scènes avec sidération : paralysie du Tribunal Constitutionnel, transformation de la télévision publique en un cabaret propagandiste, et tout indiquait que nous allions au devant de l’épilogue du premier acte, la mise sous tutelle politique de la Cour Suprême. Or, celle-ci est responsable de la validation des élections. Si elle cédait, l’opposition n’aurait plus disposé d’aucun recours contre l’appétit de pouvoir de Kaczyński. Ce dernier a voulu répéter le scénario des votes précédents, faire voter la loi en quelques nuits, au mépris de toute consultation, à la Diète, puis au Sénat, avant de recueillir la signature d’un Président à la disposition de son mentor politique. Si les deux premiers mouvements ont été exécutés en rythme et sans faute, au troisième temps la chorégraphie s’est enrayée.

Ainsi que le rappelle Jacques Rancière, «la représentation n’est pas la démocratie», et disposer de la majorité ne dispense pas de la prise en compte des intérêts de la minorité. Droit et Justice semblait pourtant déterminé à ignorer cette logique, faisant de toute critique un «trahison» et clamant détenir le monopole de la représentation de la nation. Et bien, les Polonais ont conclu que si le débat ne se déroulait pas dans les institutions parlementaires, alors ils le tiendraient dans la rue. Ils ont abandonné transats et kayaks, saisi leur constitution et des bougies et entouré la Diète, le Sénat, la Cour Suprême, le Palais présidentiel et sa résidence d’été, les tribunaux de droit commun des grandes villes comme ceux des petites localités. Sans heurts. Sans haine. Et sans halte. Avec un postulat unique et clair, le veto du dernier garant de la Constitution, le Président Duda.

L’affaire était délicate. Andrzej Duda, quoique docteur en droit, avait déjà signé plusieurs lois à la constitutionnalité douteuse. Mais la pression était immense. L’Union européenne, les États-Unis, les recteurs des universités, les plus grands artistes, les trois présidents précédents, jusqu’à son directeur de thèse avaient publié des appels à apposer son veto. Seul l’épiscopat polonais, par son silence assourdissant, a manqué à l’appel. Enfin, il y avait les foules, impressionnantes en nombre comme en diversité : vétérans de Solidarność et lycéens, anciens combattants et frais diplômés, hipsters laïques et catholiques pratiquants. Jusqu’aux Polonais de Belgique qui s’étaient mobilisés en masse.

Ce lundi, prenant tout le monde par surprise, Andrzej Duda a cessé d’être une poupée de chiffons protocolaire pour devenir un homme d’État. En termes forts, il a promis que le démontage des institutions démocratiques n’aurait pas lieu tant qu’il en avait la charge. C’est une rupture fracassante d’avec son parti qui n’abhorre rien autant que l’insubordination. Le voilà donc isolé, condamné à construire un pôle politique indépendant axé sur un conservatisme modéré. Pour ce faire, il devra jouer le contraste avec le parti Droit et Justice, ce qui pourrait fractionner son électorat et compromettre l’ambition de son leader de devenir l’Orbán des bords de la Vistule.

C’est aussi et surtout l’émergence d’une nouvelle vitalité politique, d’un élan citoyen sans bannières, qui dresse un bilan critique de tous les pouvoirs, du précédent qui en se montrant sourd aux appels de la Pologne précarisée a précipité ses laissés-pour-compte dans les bras de l’autoritarisme comme de l’actuel qui a tenté de faire passer son mandat populaire pour un permis de despotisme. Désormais, quiconque sera amené à gouverner la Pologne devra tenir compte de ces deux enseignements. En attendant, d’ici à une victoire électorale des forces progressistes, la route est encore longue mais les démocrates polonais ont démontré que s’il était une chose qu’ils ne craignaient pas, c’était bien la distance. Le moins qu’ils méritent, au cours de ce périple, c’est notre soutien. Peut-être un jour nous réjouirons-nous d’avoir ces démocrates aguerris à nos côtés pour nous aider à défendre ce que nous aussi pourrions perdre ?