Opinions
Une opinion de Vincent Metten, directeur des affaires européennes, International Campaign for Tibet (Bruxelles).


Des médias de presse écrite publient régulièrement des suppléments de "China Daily" ou de l’agence de presse Chine Nouvelle. La propagande de Pékin.


Les sociétés démocratiques peuvent-elles s’imposer face aux régimes autoritaires si leurs propres institutions "se vendent" aux dictateurs ? Cette question mérite d’être posée alors que plusieurs médias de presse écrite publient régulièrement des suppléments de "China Daily" ou de l’agence de presse Chine Nouvelle (Xinhua). Y figurent des articles élogieux sur la politique chinoise du président Xi Jinping, des textes vantant la prospérité et le développement harmonieux chinois avec de nombreux chiffres à l’appui ou encore des points de vue de personnalités en ligne avec la propagande officielle de Pékin.

Un de ces suppléments contient par exemple un article de la gouverneure de la Province d’Anvers, Cathy Berx, qui explique : "Il est très clair que le Président (chinois) cherche des réponses croissantes de la population pour (plus) de démocratie, de justice et sécurité et un véritable Etat de droit. Des exigences et aspirations qui doivent se concilier avec ‘le socialisme aux caractéristiques chinoises’ et le rôle omniprésent et omnipuissant du parti communiste chinois" (1).

Plus de démocratie, vraiment ? Ces remarques interviennent pourtant quelques jours seulement après l’adoption par le Congrès national du peuple le 11 mars d’un amendement à la Constitution chinoise, supprimant la limite de deux mandats pour le président et le vice-président (article 79), permettant ainsi à l’actuel président chinois de rester à son poste ad vitam aeternam. Rappelons que cette limitation à deux mandats avait été introduite dans la Constitution en 1982, six années après la mort de Mao Zedong dont le pouvoir absolu avait engendré des catastrophes humaines et économiques majeures, telles que la Grande Famine (1959-1962) et la Révolution culturelle (1966-1976).

Ces inserts publicitaires du quotidien chinois "China Daily", un organe de presse officiel du Parti communiste chinois, ont vu le jour aux Etats-Unis en 1992. Cette pratique s’est ensuite répandue en Europe une vingtaine d’années plus tard, et, aujourd’hui, plusieurs journaux du Vieux Continent ont des accords opaques avec le "China Daily". Parmi eux, "Le Soir", "The Daily Telegraph" au Royaume-Uni, "Le Figaro" en France, "El Pais" en Espagne, ou encore deux journaux allemands, le "Handelsblatt" et le "Süddeutsche Zeitung".

Les médias chinois n’ont pas bonne réputation en matière de liberté d’expression et du respect du pluralisme d’idées et d’opinions. Certains d’entre eux ont par exemple activement participé au chantage de militants des droits de l’homme, de blogueurs, de libraires/d’éditeurs et de journalistes visant à leur extraire des "aveux" et à les humilier publiquement. Ces méthodes violent à un degré extrême les droits de l’homme et les libertés fondamentales de ceux qu’ils visent. Ils intimident les dissidents et participent à l’intensification du climat de répression, déjà accentué depuis l’arrivée de Xi Jinping au pouvoir. "China Daily" et Xinhua, les médias d’Etat, font partie intégrante de cette répression.

Deux instituts de recherche basés à Berlin ont publié un rapport fouillé sur l’influence croissante chinoise en Europe, qui explique que ces suppléments servent deux objectifs principaux : exposer le lecteur au point de vue officiel chinois en donnant l’impression qu’il s’agit d’un contenu éditorial normal, et créer des dépendances et des potentiels leviers sur les décisions éditoriales. Il est à nos yeux fondamental que cesse immédiatement cette propagande d’un Etat autoritaire coupable de violations flagrantes des droits de l’homme. Il en va de la préservation d’un pilier de nos sociétés démocratiques : une presse libre, objective et indépendante.

(1) Publié dans "Le Soir" du 27 février 2018.